Ataturk, Héro de la Libération Nationale

III – ATATÜRK, HÉRO DE LA LIBÉRATION NATIONALE

Après avoir examiné sommairement les échos internationaux de son oeuvre, voyons de plus près l’action de Kemal Atatürk d’abord comme libérateur de sa nation; ensuite comme homme d’Etat dédié à la paix, à la modernisation et au développement. Mustafa Kemal, jeune officier et patriote clairvoyant, avait compris, avant le conflit mondial, que l’Empire ottoman ne pouvait plus durer; qu’il fallait créer un Etat de dimensions retrécies, mais fondé solidement sur la nation turque. Il pensait que l’ère des empires était révolue. Il croyait à l’idée d’Etat Nation, dans une patrie bien définie et indivisible.

L’Empire ottoman, qui à l’apogée de son pouvoir, s’étendait sur trois continents, de Budapeste à Aden, de l’Adriatique à l’Océan indien, de la Russie méridionale et du Caucase à l’Afrique du Nord, jusqu’à l’Algérie; cet empire, qui par son étendue et sa longévité rivalisait avec les plus grands empires de l’histoire, avait connu un long déclin. Il avait été affaibli d’une part par la découverte des nouvelles routes océaniques et l’émergence de nouveaux empires très puissants, d’autre part par sa structure théocratique et fortement conservatrice qui l’empêcha de suivre et d’assimiler assez rapidement les méthodes, les sciences et les techniques modernes. Cet empire avait été affaibli également, par la propagation des idées nationalistes, d’abord parmi les populations chrétiennes et ensuite musulmanes de l’Empire; et finalement à cause des guer¬res incessantes qu’il avait du livrer principalement contre les Tsars russes et l’Empire des Habsbourgs.

Kemal Atatürk voyait clairement que cet empire dont le déclin avait déjà commencé à la fin du XVII ème siècle, était, au début du XX ème, un colosse aux pieds d’argile. En 1911, il participa comme volontaire à la défense de Derna et de Tobruk (Lybie) contre l’occupation italienne. En 1912 et 1914 il vécut les désastres des guerres balkaniques. En 1914, de son poste d’attaché militaire à Sofia, il envoya des notes au Gouvernement ottoman, insistant pour que l’on ne fit point participer à la Guerre Mondiale le pays mal préparé et affaibli par les guerres précédentes. Même à une date où les armées allemandes semblaient avancer rapidement, il continua à affirmer que la victoire des Puissances Centrales était loin d’être assurée. On a pensé à Istanbul, que c’était des avertissements émanant d’un mécontent et d’un esprit particulièrement pessimiste. L’empire ottoman se laissa entraîner dans la Guerre Mondiale.

Pendant cette guerre, Mustafa Kemal se fît d’abord remarquer par son courage, sa volonté inébranlable, son sang-froid et sa maîtrise de l’art militaire, lors de la défense héroïque des Dardanelles. Les vaisseaux de l’Entente débarquèrent des troupes, le 25 avril 1915, dans la région de Anburnu. Apprenant le débarquement, Mustafa Kemal prit l’initiative, sans attendre des ordres, d’avancer face à l’ennemi qui se dirigeait vers Conkbayin dans le but de paralyser la défense du Détroit. Il réussit à repousser vers la mer les forces ennemies numériquement supérieures. Les ordres qu’il a donnés ce jour- là à ses subalternes montrent sa volonté inébranlable et son courage:

“Je ne vous ordonne pas d’attaquer, je vous ordonne de mourir; pendant l’intervalle qui s’écoulera jusqu’à notre mort, d’autres forces pourront prendre notre place”.

Plus tard, au début du mois d’août, les pays de l’Entente débarquèrent à Anafartalar, avancèrent rapidement et créèrent une situation dangereuse. Le but de l’ennemi était de couper la liaison de l’armée turque avec Istanbul, la capitale de l’Empire ottoman, et de dominer l’entrée de la mer de Marmara. Par sa défense héroïque et sa contre-attaque victorieuse, Mustafa Kemal sauva une seconde fois la capitale de l’Empire, ce qui lui valut le titre de “héros des Dardanelles”. L’ héroïsme et les grands services de Mustafa Kemal furent connus en peu de temps dans le pays et dans les rangs de l’Armée. La grande renommée qu’il obtint aux Dardanelles lui sera extrêmement utile quand il commencera, plus tard, à or¬ganiser le peuple pour la Guerre d’Indépendance.

En 1916, Mustafa Kemal est transféré au front de l’Est et il lutte contre l’invasion russe; il récupère les provinces de Bitlis et de Muş. Vers la fin de la guerre nous le voyons en poste en Syrie et en Palestine, face cette fois-ci à l’armée anglaise. En 1918, lors de la défaite des Puissances Centrales et de la signature de l’armistice, il se signale par son sang froid. Il essait de sauver autant de soldats et de munitions qu’il peut pour la défense de la mère-patrie turque. Parce que, pour lui et pour la nation turque, la lutte n’est pas terminée. La vraie lutte, la lutte de libération dont le but est de sauver la patrie turque, son intégrité territoriale et son indépendance complète, ne fait que commencer.

Il dira plus tard: “II faut, dans le succès, vaincre l’orgueil et résister au désespoir dans les revers. “

Dans les télégrammes qu’il envoie en 1918 au grand vizir îzzet Pacha, en sa qualité de Commandant du Groupe d’Armées du front du Sud, au sujet de l’application des clauses de l’Armistice, il lui fait connaît¬re ses objections; il attire l’attention du gouvernement d’Istanbul aux consé¬quences désastreuses qui pourraient naître d’une attitude passive devant les exigences toujours croissantes des pays vainqueurs. Dans une réponse aux ordres du grand vizir concernant la reddition d’îskenderun aux Anglais, Mustafa Kemal dit:

“La forme sous laquelle a été rédigée l’Armistice n’est pas de caractère propre à sauvegarder l’existence et la sécurité de l’Etat… il est indispensable de préciser, le plus tôt possible, le sens et la portée des clauses qui peu¬vent être facilement exploitées et tournées contre nous par les ennemis. Si l’on plie, comme on l’a fait jusqu ‘ici, à toutes les exigences de nos adver¬saires il serait fort possible qu’ils… accroissent leurs exigences et demandent même à commander eux-mêmes nos armées ou bien à nommer ou changer nos ministres… Je sais combien nous sommes faibles en ce moment; néan¬moins, je suis fermement convaincu qu ‘il faut fixer et limiter le degré de concession que nous sommes obligés défaire. “

En peu de temps, Istanbul, la capitale de l’Empire, les principales villes, les jonctions de chemins de fer sont occupées. Mustafa Kemal arrive à Haydarpaça, la gare d’Istanbul, le 13 novembre 1918. Ce jour même, selon les termes de l’Armistice de Mondros, les flottes de l’Entente pas¬sent le détroit de Çanakkale (les Dardanelles) et arrivent à Istanbul.

A son officier d’ordonnance qui, devant ce spectacle douloureux, a les larmes aux yeux, Mustafa Kemal, le futur libérateur de la nation, dit:  “Ilspartiront comme ils sont venus”.

Dans certains quartiers habités par des minorités, des drapeaux étrangers, ceux des pays de l’Entente sont arborés. Mustafa Kemal commence ses contacts en vue de trouver les moyens de sauver la nation et la patrie turques. Le 15 mai 1919, une armée grecque, bien equippée et supportée par les grands pouvoirs de l’Epoque, débarque à îzmir et l’invasion de l’Anatolie commence. Mustafa Kemal est déjà en route pour l’Anatolie. Il débarque à Samsun le 19 mai 1919. Il commence par déclarer que la nation n’acceptera jamais une paix injuste et le dépècement de la patrie turque; que seule la volonté nationale peut déterminer le sort de la nation turque.

Dans le Discours qu’il prononcera en 1927 pour analyser les circonstances dans lesquelles la Guerre d’ Indépendance s’est déroulée et les grandes réformes qui ont suivi la victoire, Mustafa Kemal évoque de la façon suivante la situation du pays le jour où il débarqua à Samsun pour organiser la lutte de libération nationale:  “Le groupe dont faisait partie l’Empire ottoman était vaincu. L’armée ottomane avait été harcelée de toutes parts et un armistice désastreux venait d’être signé. Alors que la nation est fatiguée et appauvrie par de longues années de lutte, ceux qui l’ont entraînée dans cette guerre mondiale, ne pensant qu’à leur salut, ont fui le pays. Vahdettin, qui cumule les fonctions de sultan et de calife, cherche de nouvelles mesures au moyen desquelles il imagine pouvoir sauver sa personne et son trône. Le cabinet présidé par Damât Ferit pacha est impuissant, pusillanime, sans dignité et lié à la seu¬le volonté du sultan et consentant à toutes situations infamantes. L’armée est dépouillée de ses armes et ses munitions. Les Etats de l’Entente n’éprou¬vent plus le besoin de respecter les clauses de l’Armistice. Invoquant chacun un prétexte, les flottes et les soldats de l’Entente sont à Istanbul, les Fran¬çais occupent la province d’Adana, les Anglais celle d’Urfa, de Maras et d’Ayintap, les forces armées italiennes se trouvent à Antalya et à Konya, celles des Anglais à Merzifon et à Samsun. De toutes parts, officiers et fonctionnaires étrangers ainsi que leurs partisans passent à l’action. Enfin, le 15 mai 1919, quatre jours avant mon arrivée à Samsun, l’armée grec¬que débarque à Izmir avec le soutien des Etats de l’Entente. De plus, dans chaque coin du pays, les minorités chrétiennes s’efforcent de réaliser leurs ambitions secrètes ou avouées et de détrurie le plus tôt possible l’Etat. “

N’ayant à sa dispossition, au début, que des fils télégraphiques, Mustafa Kemal encourage les organisations de résistance qui naissent spontanément à l’Ouest, à l’Est, au Sud du pays. Avec un vrai génie d’organisation, il renforce et unifie les foyers de résistance. Les Alliés victorieux se préparent à dicter au Gouvernement d’Istanbul le Traité de Sèvres, un traité qui signifie la fin de l’Etat turc comme Etat indépendant. Mustafa Kemal continue d’envoyer aux autorités civiles et militaires, des circulai¬res affirmant que la souveraineté appartient uniquement à la nation; que la nation est maître de sa destinée, qu’elle n’acceptera jamais un traité in¬juste; que la mère-patrie est une et indivisible; et que le peuple est décidé à continuer la lutte jusqu’ à la complète indépendance, seule solution acceptable.

Le gouvernement collaborationniste d’Istanbul lui ordonne d’arrêter toute activité et de rentrer immédiatement à la Capitale. Il refuse. Il répond en démissionnant de l’Armée, en renonçant à tous ses grades et à tous ses titres.

Dans un nouveau circulaire adressé aux autorités civiles et militaires de l’Anatolie, il déclare qu’il poursuivra sa lutte en qualité de simple citoyen civil; qu’il a juré de lutter au sein de la nation jusqu’à l’expulsion des envahisseurs et la reconnaissance de la complète indépendance de la Turquie. Il convoque des Congrès, à Erzurum et à Sivas. Les Congrès adoptent des résolutions rejettant le dépècement de la patrie et toute ingérence incompatible avec une indépendance complète. Le Congrès de Sivas réitère les décisions prises par le Congrès d’Erzurum:

– A l’intérieur des frontières nationales, la patrie est un tout. Elle est indivisible.

– Dans le cas où le gouvernement ottoman est dissout, le peuple tout entier assumera la défense et la résistance.

– Si le gouvernement central n’est pas en mesure de défendre l’indé pendance de la patrie, un gouvernement provisoire sera créé dans ce but.

– La volonté de la nation est souveraine.

– Le peuple turc n’acceptera ni mandat, ni protectorat.

– Une Chambre des Députés doit être élue et cette Chambre doit se réunir immédiatement afin de placer le gouvernement sous le contrôle de la Nation.

A Erzurum, un Comité Représentatif consistant de neuf membres avait été élu et Mustafa Kemal avait été nommé “Président du Comité Représentatif. A Sivas, toutes les organisations et associations de résistance sont réunies sous la bannière de “l’Association pour la Défense des Droits de l’Anatolie et de Roumélie”. Le règlement et le programme de cette Associ¬ation sont adoptés. Le Comité Représentatif présidé par Mustafa Kemal est élargi de façon à représenter l’ensemble du pays. Au même Congrès, les principes du “Pacte National” traçant les frontières du futur Etat-nation turc sont adoptés. Le Congrès demande du gou¬vernement d’îstanbul de recourir immédiatement aux élections législatives afin d’assurer la réunion de la Chambre des Députés dissoute par le Sultan.Le lendemain du Congrès de Sivas (le 12 septembre 1919), Mustafa Kemal adresse au grand vizir un télégramme dans lequel il déclare ce qui suit: “tant qu’un gouvernement légitime représentant la volonté nationale ne sera pas au pouvoir, nous sommes décidés à rompre toutes les relations avec la capitale et nous serons obligés d’interrompre toutes communi¬cations télégraphiques et postales avec Istanbul”. Dans un communiqué adressé aux préfets et aux commandants, il leur demande de passer aux préparatifs nécessaires en vue des élections pour la réunion d’une Assemblée Nationale.

Le cabinet collaborationniste de Ferit Pacha ayant été forcé à se retirer sous la pression de Mustafa Kemal, un nouveau cabinet présidé par Ali Riza Pacha est constitué à Istanbul. Ce cabinet entre en contact avec le mouvement nationaliste né en Anatolie. Un accord est conclu entre le gouvernement d’Istanbul et l’organisation de résistance nationale présidée par Mustafa Kemal. Selon les clauses de cet accord, les élections législati¬ves sont faites. Un grand nombre de députés affiliés à “l’Association pour la Défense des Droits de l’Anatolie et de Roumélie” sont élus. Mais, malgré les avertissements de Mustafa Kemal, la Chambre des Députés se réunit à Istanbul. Le leader de la résistance nationale savait fort bien que la Cham¬bre serait victime d’une agression et qu’elle serait dissoute, si elle se réu¬nissait à Istanbul.

Les députés qui étaient en faveur de la lutte nationale formèrent le “Groupe pour la Libération de la Patrie” et signèrent, sous la forme d’un projet de déclaration, le Pacte National. Le 17 février 1920, ils prirent la décisi¬on de publier le Pacte National au nom du peuple turc et de l’envoyer aux Parlements des pays démocratiques et à la presse mondiale.

Le 15 et le 16 mars 1920, cent cinquante intellectuels et hommes politiques turcs sont arrêtés et la ville d’Istanbul est entièrement occupée parles forces millitaires de l’Entente. La Chambre des Députés d’Istanbul ayant perdu la possibilité de continuer ses travaux, Mustafa Kemal décide de réunir à Ankara une “Assemblée Nationale” dotée de pouvoirs excepti¬onnels. Cette Assemblée qui est formée des représentants nouvellement élus et des anciens députés qui ont pu s’enfuir d’Istanbul et rejoindre Ankara est en vérité une Assemblée Constituante. Mustafa Kemal est élu à la présidence de cette Assemblée. Il déclare de nouveau que “la nation sera sauvée par la volonté nationale” et que “la souveraineté appartient, sans conditions et sans restrictions, à la nation “.

Ce qui est extrêmement intéressant dans l’attitude de Mustafa Kemal c’est son respect des principes démocratiques, l’importance qu’il attache à la souveraineté de la nation, à la légitimité, à la suprématie du Droit et à Y opinion publique tant internationale que nationale. Afin d’informer le peuple sur les buts de la lutte nationale, il fonde deux journaux, dont les titres sont très significatifs: “Volonté Nationale” (îrade-i Milliye) publiée à Sivas et “Souveraineté Nationale” (Hâkimiyet-i Milli-ye) publiée à Ankara. Après l’occupation d’Istanbul et la dissolution de la dernière Chambre des Députés ottomane, il envoie des télégrammes aux parlements des pays démocratiques de l’Europe et déclare:

“Ce coup porté à la souveraineté et à la liberté de notre nation est absolument incompatible avec les principes que l’humanité et la civilisation con¬temporaines considèrent comme sacrés… Nous sommes convaincus du caractère légitime et sacré de la lutte que nous avons entreprise pour défendre nos droits et notre indépendance et nous sommes sûrs qu’aucune force ne pourra nous priver du droit de vivre. “

Avant même de s’occuper des aspects militaires de la lutte nationale, il s’acharne à créer des institutions, le plus important de celles-ci étant l’Assemblée Nationale. Il dirige la Guerre d’Indépendance en sa qualité de Président de cette Assemblée démocratique. Tous les détails des préparatifs militaires, les contacts diplomatiques sont discutés âprement au sein de ce Parlement démocratique contenant un groupe d’opposition qui, très souvent, rend la vie difficile aux ministres et va jusqu’ à s’ingérer dans la conduite des opérations militaires. Le fait d’avoir fondé la lutte nationale sur une Assemblée représentative et démocratique et d’avoir su obtenir, avec patience, le soutien et l’approbation de cette Assemblée pour toutes les décisions importantes, constitue l’originalité de l’action de Mustafa Kemal et démontre son génie d’organisation ainsi que sa capacité de persuasion.

Le Traité de Sèvres dicté par les vainqueurs de la Guerre Mondiale au Gouvernement d’Istanbul et au Sultan signifiait la fin de la Turquie comme pays indépendant. Mustafa Kemal était en faveur de la paix, mais d’une paix honorable. Il rejeta fermement le Traité injuste dicté par les vainqueurs; il répéta à chaque occasion: “Nous voulons la paix, mais une paix juste et négociée librement; une paix assurant la complète indépendance et l’intégrité territoriale de la patrie, telle qu ‘elle est définie par le Pacte National”.

La nation turque était appauvrie et fatiguée à l’extrême par les guerres successives qui duraient depuis 1911. Mustafa Kemal doit donc trou¬ver des ressources; il doit recréer une armée; il doit lutter contre les grandes puissances, vainqueurs de la Guerre Mondiale, contre une armée grec¬que bien équipée qui avance vers Ankara, contre les “fetva” (les ordonnances religieuses) déclarant que le gouvernement légitime du Sultan-Calife a mis fin à l’état de guerre et que personne ne doit suivre Mustafa Kemal et ses amis qui sont d’ailleurs condamnés à mort par les autorités d’Istanbul. Il doit donc lutter à l’Est, au Sud, à l’Ouest contre des armées d’occupation; mais en même temps, à l’intérieur du pays, contre des rébellions fomentées ou soutenues par les puissances étrangères ou par le Sultan. C’est dans ces conditions incroyablement difficiles que Mustafa Kemal organisa et mena à une victoire éclatante et décisive la Guerre d’Indépendance de la nation turque. Il sut galvaniser et mobiliser la nation. Les femmes, les vieillards et les enfants travaillèrent dans des ateliers primitifs pour procurer du matériel à l’armée. Des femmes transportèrent des obus sur des charrettes à bœuf et parfois sur leurs épaules.

Le Gouvernement d’Istanbul, une partie de la presse, les observateurs étrangers et même certains membres de l’Assemblée Nationale d’Ankara ne croyaient pas à la possibilité d’une victoire militaire. Après une longue guerre à la fin de laquelle les grandes armées ottomanes avaient été vaincues et dissoutes et les alliés de l’Empire ottoman avaient abandonné leurs armes, acceptant de signer des Traités dictés par les vainqueurs (Traité de Versailles avec l’Allemagne, Traité de Saint – Germain – en Laye avec l’Autriche, Traité de Neuilly avec la Bulgarie), comment pouvait-on espérer que le peuple turc, affaibli et appauvri à l’extrême, puisse continuer à se battre et puisse déchirer le Traité de Sèvres dicté au Gouvernement d’Istanbul et accepté par le Sultan – Calife? Tout cela paraissait comme une chimère. Pourtant, Mustafa Kemal et ses proches amis n’étaient pas des rêveurs à la poursuite d’une chimère. Les procès – verbaux officiels des sessi¬ons secrètes de la Grande Assemblée Nationale de Turquie viennent d’être publiées il ya quelques années. Un débat qui s’est déroulé le 29 mai 1920, tout à fait au début de la Guerre d’Indépendance, et publié dans le premier volume des Procès Verbaux des Sessions Secrètes de la Grande Assemblée Nationale de Turquie (T.B.M.M. Gizli Celse gabitları, Ankara, 1980, Vol. I, pages 40-48) démontre que les leaders de la lutte nationale turque étaient conscients des difficultés énormes qu’ils devaient surmonter, mais qu’ils avaient évalué avec une grande précision les forces et les faiblesses de tous leurs adversaires.

Le plus proche collaborateur de Mustafa Kemal Atatürk (et son futur successeur) Ismet İnonü, prenant la parole en sa qualité de Chef d’Etat major par intérim, soulignait que les grandes démocraties de l’Europe, les vainqueurs du conflit mondial n’avaient ni la volonté, ni le pouvoir de mobiliser de nouveau des millions de soldats pour les envoyer mourir sur les montagnes de l’Anatolie; que les Turcs qui avaient vécu depuis des millénaires comme une nation indépendante ne s’inclineraient point aux ordres des forces d’occupation; qu’il suffirait de prendre la ferme décision de défendre chaque colline, chaque ville, chaque village pour montrer à ces grandes puissances qu’ils n’ont aucun intérêt à essayer d’asservir une nation qui est décidée à vivre libre et indépendante et qu’ils ne possèdent d’ailleurs pas les moyens de le faire. Ismet înonù déclarait lors de cette session à huis clos, que les grandes puissances avaient eu quelques expéri¬ences amères dans certaines de leurs colonies, mais que cette fois-ci il s’agissait de briser la volonté d’un peuple qui avait toujours vécu en liberté. Il ajoutait que les vainqueurs du conflit mondial possédaient certaine¬ment tous les moyens nécessaires pour imposer un blocus total, pour fer¬mer les ports maritimes de la Turquie, mais que le paysan turc pourrait continuer à produire assez de vivres pour que la nation puisse être sûre de ne pas mourir de faim; que ces grandes puissances possédaient des avions, mais que la guerre ne pourrait jamais être gagnée par la seule for¬ce aérienne. îl soulignait que les forces d’occupation pourraient fort bien envahir une grande partie du pays, mais que leurs difficultés iraient certai¬nement en augmentant si le peuple restait décidé à continuer sa résistan¬ce héroïque. Il déclarait:

“Nous devons convaincre nos ennemis, que même s’ils arrivaient à conquérir le pays entier de façon à ne nous laisser qu ‘une seule montagne, nous allons continuer notre lutte de façon à les obliger à envoyer leurs enfants se battre pour cette dernière montagne”.

Bref, la lutte nationale turque était basée sur la ferme conviction qu’un peuple décidé à sauvegarder son indépendance ne peut être asservie.Pendant la même Session de l’Assemblée Nationale, le général Fevzi (Çakmak) et finalement Mustafa Kemal, Président de l’Assemblée, expliquèrent à leur tour aux députés qu’une armée régulière et bien discipli¬née devrait remplacer bientôt les groupes d’irréguliers; et que certains pays de l’Entente comprendraient prochainement qu’ils avaient intérêt à établir des contacts diplomatiques avec le gouvernement nationaliste d’Ankara. Mustafa Kemal exprimait ainsi sa foi:

“En ce monde, il y a sûrement un Droit et le Droit est supérieur à la force… Mais il faut prouver au monde que la nation est consciente de ses droits et qu’elle est prête à faire tous les sacrifices nécessaires pour les dé¬fendre et les sauvegarder”.

“L’indépendance totale est le but de notre lutte… Une nation qui consent à tous les efforts et tous les sacrifices imaginables pour assurer son existence et son indépendance ne peut que réussir… Tant qu’une nation est debout et qu ‘elle est prête à faire les sacrifices nécessaires, il ne saurait être question d’échec”. (A. Aksan, Citations de M.K. Atatürk, 1981, p. 8, 16J.

C’est avec cette volonté et cette conviction que l’épopée de la Guerre d’Indépendance commença.Les armées arméniennes, voulant profiter de la situation difficile dans laquelle se trouvait le gouvernement d’Ankara à cause de l’invasion venant de l’Ouest, attaquèrent le territoire turc, le 24 septembre 1920. Mais l’Armée turque du front oriental, commandée par Kâzim Karabekir Pacha, leur infligea une défaite décisive. Sankamış, Kars et Gùmrii furent libérés. Le gouvernement arménien demanda un armistice qui fut signé le 18 novembre 1920. Les pourparlers de paix entre le gouvernement d’Ankara et le gouvernement arménien furent conclus le 2 décembre 1920 et dans la nuit du 2 au 3 décembre, le Traité de Gùmrii traçant la frontière entre la Turquie et la République arménienne fut signé. C’était le premier traité international signé par le gouvernement national d’Ankara.

Des pourparlers furent entamés avec la Géorgie afin de tracer la frontière de l’Est conformément au Pacte National. Les républiques arménien¬nes et géorgiennes ayant été, par la suite, incorporées à l’Union Soviéti¬que, les négociations concernant la frontière de l’Est continuèrent entre Ankara et Moscou. Les revendications russes furent rejetées. Au cours d’une session à huis clos, Mustafa Kemal remarqua que même un Etat qui se déclarait “anti – impérialiste” avançait des revendications inaccep¬tables et de caractère expansionniste. Entre temps, l’armée turque de l’Ouest remporta la première victoire d’Inönü contre l’envahisseur grec (11 janvier 1921). Ce n’est qu’ après cette victoire que le monde commen¬ça à reconnaître l’existence d’un véritable gouvernement à Ankara. Les délé¬gués du gouvernement national furent invités à une Conférence à Lon¬dres. Et les Soviétiques se décidèrent à signer l’Accord de Moscou avec le gouvernement national d’Ankara (16 mars 1921).

Par cet accord international le gouvernement d’Ankara était officiellement reconnu par l’Union Soviétique; les conséquences financières, juridi¬ques et territoriales de la guerre russo – ottomane de 1877-78 étaient liqui¬dées; des provinces turques abandonnées à la fin de cette guerre à l’Em¬pire des Tsars étaient libérées et récupérées; le Traité de Gùmrù signé avec la République arménienne était confirmée; les capitulations accor¬dées par l’Empire Ottoman à la Russie tsariste étaient annulées et une nouvelle ère de bonnes relations entre les deux pays était inaugurée.

Le 1 er avril 1921, la seconde victoire d’înônù est remportée contre l’armée ennemie.

L’armée grecque, soutenue et encouragée par les Alliés, surtout par le gouvernement britannique, se prépare pour une offensive de grande envergure. Les Français, ayant connu de près la résistance héroïque du sud (Adana, Maraş,Antep), essaient de convaincre leurs alliés britanniques que la résistance anatolienne ne sera pas facile à briser et que Mustafa Kemal possède les moyens politiques, militaires et moraux pour continuer victorieusement sa lutte contre l’invasion venant de l’Ouest. Le général Gou-raud, commandant des forces françaises en Syrie, qui est présent à la réu¬nion des premiers ministres Alliés prédit “qu ‘ aucun Pouvoir ne pourra jamais réussir à refouler les Turcs du plateau d’Anatolie” (*). Mais les premiers ministrès grecs et britanniques ne veulent rien entendre. Les militaires grecs promettent une victoire rapide et décisive contre les armées kémalistes. Ils espèrent occuper Ankara très prochainement.

Une nouvelle offensive grecque longuement préparée et lancée le 10 juillet 1921 vise à détruire l’armée kémaliste; Mustafa Kemal, grand réaliste et grand stratège, ordonne en sa qualité de Chef de l’Etat  le repli de l’armée turque derrière la rivière de Sakarya. Il sait parfaitement que ce repli aura des effets néfastes sur le plan politique et qu’il sera critiqué âprement à l’Assemblée Nationale. Mais il pense qu’il est préférable de perdre quelques villes que de perdre l’armée. Il dit: “Faisons sans hésitation ce que nous dicte notre métier de militaire; quant aux autres inconvénients, on peut toujours y faire face”.

Les députés appartenant au groupe de l’opposition critiquèrent violemment cette retraite. Ils insistèrent pour que Mustafa Kemal assume personnellement le commandement en chef de l’Armée et la responsabilité des opérations militaires. Ils voulaient pouvoir l’accuser dans l’éventualité d’une défaite. Mais les amis de Mustafa Kemal désiraient également le voir à la tête des forces armées. Le 4 août 1921, Mustafa Kemal accepta le commandement en chef. L’Assemblée Nationale l’autorisa, pour trois mois, à exercer les pleins pouvoirs. Dans son discours du 5 août 1921, à la tribune de l’Assemblée Nationale, il déclara: “Ma foi dans la victoire que nous remporterons certainement contre les ennemis qui essaient d’asservir notre nation n’a pas été ébranlée un seul instant. Cette foi inébranlable, je la proclame encore une fois devant votre honorable Assemblée, devant le monde entier” (Discours et Déclarations d’Atatürk – Atatürk’ûn Sôylev ve Demeçleri, vol. I, 2 ème édition, Ankara 1961, page 174).

La bataille de Sakarya, qui s’est déroulée tout près d’Ankara et qui a duré 22 jours et nuits, changea le cours de l’histoire. L’ennemi possédait, à la bataille de Sakarya, deux fois plus de fusils, dix fois plus de ca¬nons et de mitrailleuses. Il possédait également des avions. Mustafa Ke¬mal publia son fameux Ordre du Jour, lors de cette bataille décisive: “// n’y a pas de ligne de défense, il y a une surface de défense. Cette surface, c’est la patrie toute entière. Pas un pouce de la patrie ne peut être abandonné sans avoir été arrosé du sang des citoyens. Chaque unité, petiteou grande, peut être délogée de sa position. Mais chaque unité, petite ou grande, devra reconstituer son front face à l’ennemi au premier point où el¬le pourra tenir et continuera à le combattre. Les unités qui en verront d’autres battre en retraite ne devront pas lier leur sort à celles-ci. Elles devront tenir et résister jusqu’au bout”.

L’Assemblée Nationale, invitée par précaution à évacuer Ankara pour s’installer plus à l’Est, refusa catégoriquement cette proposition du gouvernement. Les députés, unanimes, décidèrent de rester à Ankara. Ils décla¬rèrent notamment: “Nous mourrons dans cette enceinte, s’il le faut, mais nous mourrons en défendant notre patrie. Les soldats au front doivent savoir qu ‘aucun député n’a quitté Ankara”. La bataille de Sakarya se termina par la victoire éclatante de l’armée turque. L’Assemblée nationale conféra à Mustafa Kemal le titre de “Ghazi” (le Victorieux) et le grade de maréchal.

Au sujet de la victoire de Sakarya, Clair Price écrit ceci:

“La victoire turque à Sakarya a changé radicalement le caractère politique du Proche et du Moyen-Orient. Durant deux cents années, l’Occident s’était occupé à démolir l’ancien Empire ottoman, mais sur la rivière de Sakarya, il rencontra le Turc lui-même, et à la suite de cette rencontre le courant de l’histoire changea. L’Histoire va découvrir un jour que ce combat sur la Sakarya est une des batailles décisives de notre ère” (The Rebirth of Turkey La Renaissance de la Turquie, New York, 1923, p. 188).

L’historien A. Toynbee et K. Kirkwood soulignent également que cette bataille est “une des batailles décisives du siècle” (Turkey, London, 1926, p. 100). L’Europe tarde à comprendre que le gouvernement fantoche d’Istanbul qui avait capitulé et signé le Traité de Sèvres ne signifie plus rien et que la nation turque est représentée par l’Assemblée Nationale d’Ankara présidée par Mustafa Kemal.

Selon l’expression d’Edouard Herriot, “la France comprit, trop tard peut-être, mais du moins la première”.

Le 20 octobre 1921, l’accord d’Ankara est signé entre le gouvernement de l’Assemblée Nationale et la France. Cet accord signifiait la re¬connaissance du gouvernement d’Ankara comme le véritable représentant de la nation turque et mettait fin à l’état de guerre à la frontière sud de la Turquie. Le 20 octobre 1921, le délégué du gouvernement d’Ankara écrit à M. Franklin Bouillon, représentant de la France, pour lui dire: “qu’il espérait que l’accord conclu en vue de réaliser une paix définitive et durable aura pour conséquence de rétablir et de consolider les relations étroi¬tes qui avaient existé, dans le passé, entre les deux nations”. Mustafa Kemal voit qu’une solution pacifique ne sera obtenue que si l’envahisseur est complètement expulsé de la patrie; pendant plus d’un an, il prépare, avec patience, son armée pour l’offensive finale sur le front de l’Ouest. Le 26 août 1922, l’offensive générale commence sur le front d’Afyon Karahisar; elle se termine par l’effondrement du front ennemi et par la défaite totale de l’armée d’invasion, le 30 août 1922, à Dumlupinar. Le Président de la Grande Assemblée Nationale et le Commandant en Chef Mustafa Kemal, dans son communiqué du 1 er septembre 1922, informe la nation que “l’armée d’invasion, cruelle et orgueilleuse, a été détruite”.

Dans son Ordre du Jour adressé aux armées il déclare que: “Les forces armées turques ont prouvé qu’elles étaient dignes des sacrifices de notre grande et noble nation. “

II demande à tous ses officiers et à tous ses soldats “de prodiguer leur force morale et intellectuelle, leur courage, leur patriotisme” afin de libérer le reste du pays. Il termine son Ordre du Jour par cette phrase restée célèbre: “Armées, votre premier but est la Méditerranée !.. En avant!”

Dans les jours qui suivent, le nouveau Commandant en Chef des armées grecques et certains membres de son Etat – major sont faits prisonniers. La distance de 400 kilomètres qui sépare Afyon de la ville d’Izmir est libérée en dix jours par une armée non motorisée. L’infanterie avance presque aussi rapidement que la cavalerie. Les hommes de troupe qui re¬çoivent l’ordre de s’arrêter pour se reposer, répondent “nous aurons le temps de nous reposer à ïzmir”. L’ennemi évacue une ville après l’autre, en les brûlant avant de se retirer. Pendant que les armées turques avancent vers îzmir, les Alliés font des démarches pour un armistice. Mustafa Kemal fait connaître son avis le 5 septembre 1922: “L’armée grecque a été battue en Anatolie d’une manière décisive; il ne peut s’agir d’aucun armistice pour VAnatolie; l’armistice ne peut donc être envisagée que pour la Thrace. On ne pourra engager les pourparlers d’un armistice que si la demande en est faite jusqu’au 10 septembre, si dans quinze jours à partir de la date de l’armistice, la Thrace est rendue sans conditions jusqu’à ses frontières de 1914, si dans les quinze jours nos prisonniers nous sont rendus… “

îzmir est libéré le 9 septembre et Bursa, le 10. Le 11 octobre 1922, l’Armistice de Mudanya est signé. A la Conférence de Mudanya, la Turquie est représentée par le général Ismet Inonù, la grande Bretagne par le général Harrington, la France par le général Charpy et l’Italie par le général Monbelli. L’Armistice prévoit l’évacuation de la Thrace et d’Istanbul. La conférence de paix se réunit à Lausanne. Le gouvernement d’Istanbul essaie d’y participer conjointement avec la délégation de la Grande Assemblée Nationale d’Ankara. Mustafa Kemal rappelle que la Constitution du 20 janvier 1921 adoptée par cette Assemblé stipule que “la souve¬raineté appartient sans condition à la nation”; il explique qu’un gouverne¬ment qui avait collaboré avec les forces d’occupation n’avait pas le droit de s’associer à la victoire que le peuple turc avait obtenue au prix d’énor¬mes sacrifices, il expose à l’Assemblée Nationale la nécessité d’abolir le sultanat. Après un débat chalereux, la monarchie est abolie. Le gouvernement d’îstanbul est dissout. Quelques jours plus tard, la délégation du gouvernement d’Ankara part pour Lausanne. Les discussions au sein de la Conférence sont souvent orageuses. La Turquie insiste sur l’abolition de toute une série de privilèges octroyés par l’Empire Ottoman et incom¬patibles avec l’indépendance de l’Etat. Après une interruption qui crée le danger de la reprise des hostilités, le Traité de Lausanne est enfin signé le 24 juillet 1923. Le Traité de Sèvres imposé et dicté au gouvernement d’Istanbul, se trouve ainsi déchiré, avant même de pouvoir être mis en application. Avec le traité de Lausanne, la complète indépendance et l’intégrité territoriale du nouvel Etat turc sont reconnues. Les “capitulations” que l’Empire Otttoman n’avait pu abolir depuis des siècles sont complètement abolies.

Parmi tous les traités qui terminèrent officiellement la Première Guerre Mondiale, le Traité de Lausanne est le seul qui fut librement négocié et qui fut signé avec l’approbation de toutes les parties intéressées. Et par conséquent, il n’est pas surprenant de noter qu’il est le seul traité datant de cette époque qui n’a pas été remis en question et qui a survécu à maintes crises et à la Seconde Guerre Mondiale

 

Sources: Dr. TURHAN FEYZİOGLU: Professeur, Membre du Centre de Recherche Atatürk

http://www.atam.gov.tr/dergi/sayi-08/mustafa-kemal-ataturk-oeuvre-et-influence

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