Ataturk, Leader de la Modernisation et du Développement – Réformes Radicales

VI – ATATÜRK, LEADER DE LA MODERNISATION ET DU DÉVELOPPEMENT – RÉFORMES RADICALES

Atatürk, leader de la modernisation et du développement dans la paix, a brisé les chaînes qui empêchaient le pays de s’adapter aux réalités d’un inonde que la Renaissance, la révolution intellectuelle et scientifique, les grandes découvertes, la révolution industrielle avaient profondément transformé. Pour Mustafa Kemal, les chaînes qui empêchaient le développement, c’était d’abord le caractère partiellement théocratique de l’Etat; c’étaient les institutions médiévales et le système juridique qui, dans certains domaines, n’avait pas évolué à cause de son caractère dogmatique; c’était un système d’éducation plongé dans la “scolastique”; c’était le statut de la femme dans la société et dans la famille; c’étaient l’ignorance, l’analphabétisme; c’étaient des superstitions qui non seulement étaient incompatibles avec la raison et la science contemporaines, mais étaient tout à fait contraires à une juste interprétation de la religion; c’étaient les “capitulations” accordées aux pays européens, etc.

Pour briser ces chaînes, Kemal Atatürk entreprend toute une série de changements révolutionnaires et de réformes radicales.

Dès 1922, il fait le tour du pays. Il parle directement au peuple:

“Nous ne pouvons pas fermer les yeux et supposer que nous vivons isolés du monde. Nous ne pouvons pas nous désintéresser du monde qui nous entoure… Au contraire, nous allons, en nation cultivée, en nation développée, vivre sur le plan de la civilisation contemporaine. Cette vie n’est possible que si l’on prend pour guides la raison et la science”.

Au Congrès économique d’Izmir, il dit: “…Il importe que l’âge de l’économie fasse justice de cette philosophie qui, de la pauvreté fait une vertu; on a causé beaucoup de torts à ce peuple, pour avoir donné une fausse interprétation de cette philosophie”‘(1923).

En 1924, lors d’une cérémonie de commémoration sur le champ de bataille de Dumlupinar, scène de la victoire finale et décisive qui couronna de succès la Guerre d’Indépendance, Mustafa Kemal prononce un discours. Il ne s’attarde pas sur les événements du passé. Il ne se contente pas d’analyser la victoire militaire, pourtant si récente, si actuelle. Il regarde en avant… Il est l’homme de l’avenir, l’homme du progrès… Il ne pen¬se qu’au développement de la nation dans la paix. Voici ce qu’il dit dans ce discours historique: “Devant notre nation, qui est apte à toutes les ascensions, à tous les prog¬rès, il faut balayer les obstacles qui entravent sa marche sur la voie du Renouveau National”.  Il est difficile d’énumérer et d’analyser en détail, dans le cadre restreint de cette étude, tous les changements révolutionnaires et les réformes radicales qui furent réalisés en Turquie sous la présidence de Kemal Atatürk. On se contentera d’en rappeler les principaux. Mustafa Kemal qui venait de sauver sa nation de l’occupation étrangère, commence ses réformes en la délivrant également de la dynastie théocratique.

A – Abolition du Sultanat et du Califat:  Le principe de la souveraineté nationale avait été une des idées mot¬rices de la Guerre d’Indépendance. Le régime d’Ankara, était de facto une République. La Grande Assemblée Nationale avait proclamé dès 1920 que “la sou¬veraineté appartient, sans restriction ni condition, à la nation. La Constitution de 1921 et celle de 1924 adoptèrent le même principe. En 1921 Mustafa Kemal défendait le principe de la souveraineté nationale en disant: “La nation a conquis sa souveraineté… Celle-ci ne peut être ni aliénée, ni abandonnée ou confiée à une personne… “D’après la Constitution du 20 janvier 1921, “le pouvoir législatif et la compétence executive résident dans la Grande Assemblée Nationale qui est l’unique et véritable représentant de la Nation “.

En 1923, Mustafa Kemal déclarait ceci: “Le monde entier doit savoir qu’à la tête de cet Etat et de cette Nation, il n’y a aucune puissance, aucune autorité en dehors de la souveraineté nationale”. 

Quand les Alliés exprimèrent le désir de voir la Turquie représentée à la Conférence de Paix de Lausanne par une délégation du gouvernement ottoman d’Istanbul à laquelle participeraient quelques délégués d’Ankara la Grande Assemblée Nationale décida d’abolir immédiatement la monarchie. Le sort des négociations de paix ne pouvait être confié à un gouvernement qui résidant à Istanbul, ville occupée par des troupes étrangères n’avait point facilité la tâche du gouvernement représentatif d’Ankara. La Grande Assemblée Nationale d’Ankara décida que le gouvernement du Sultan avait perdu toute légitimité et avait disparu, de jure et de facto, depuis l’occupation d’Istanbul par les armées étrangères.

La Turquie fut représentée à Lausanne par la délégation de la Grande Assemblée Nationale, présidée par Ismet înonù, le proche collaborateur de Kemal Atatürk. Le système de gouvernement appliqué depuis 1920 à Ankara était républicain, par son essence et son caractère. Après la signature du Traité de Paix de Lausanne (24 juillet 1923), la République fut proclamée offîci-lement (29 novembre 1923). Mustafa Kemal fut élu à la Présidence de la nouvelle République. Ankara, centre de la lutte nationale, devint la capi¬tale de l’Etat.

Après la destitution du Calife Vahdeddin qui s’était réfugié aux forces d’occupation anglaises

Abdulmedjid Efendi avait été élu comme Calife par la Grande Assemblée Nationale. On l’avait informé que la souveraineté appartenait désormais à la nation et que Califat n’avait pas le droit de s’ingérer à la conduite de la politique de l’Etat. Mustafa Kemal avait récusé toutes les suggestions tendant à reconnaître au Calife des pouvoirs temporels: “Je répète une fois de plus et catégoriquement que la nation est, sans conditions ni restrictions, le maître de la souveraineté. La souveraineté est in¬divisible. Elle ne peut être partagée eu aucune manière. Quiconque, possédant le titre de calife ou tout autre titre, ne peut prétendre participer à la souveraineté et au destin de la nation. La nation ne le permettra absolu¬ment pas”. En 1924, on commença à voir que le Califat ne pouvait co- exister avec le nouveau régime. Ceux qui n’étaient pas contents de la proclamation de la République essayaient de se servir du Califat pour satisfaire leurs passions politiques. Il était évident que l’existence d’un poste de Calife rendait difficile la laïcisation de l’Etat et la réalisation des réformes sociales. D’autre part, certaines personnalités étrangères (comme l’Aga Khan, qui pourtant avait défendu pendant la Guerre Mondiale la cause de l’Angleterre en critiquant violemment le Sultan – Calife) essayèrent de s’immiscer dans les affaires intérieures de l’Etat. L’Angleterre et certains de ses alliés essayaient d’affaiblir l’influence de Mustafa Kemal dans leurs colonies et de déstabiliser la jeune République en feignant de défendre “les droits du Calife”. Afin d’empêcher toute ingérence étrangère dans les affaires de la jeune république et afin de rendre impossible tout retour à l’absolutisme théocratique, le poste de Calife détenu héréditairement par les sultans fut aboli à son tour (le 3 mars 1924).

B – Réforme et laïcisation de l’Education Nationale — Essor dans le Domaine de l’Instruction Publique.

Le même jour (le 3 mars 1924), la Grande Assemblée Nationale adopta la “Loi sur l’Unification de l’Enseignement” (Tevhid-i Tedrisat Kanu-nu). Cette loi qui constitue un des piliers les plus importants de la révolution kémaliste mit fin à la “dualité” de l’enseignement. Les anciens “médressés” (c’est-à-dire les écoles d’enseignement religieux) continuaient à occuper une place prépondérante dans le système de l’éducation nationale. Or, ces écoles qui pendant les premiers siècles de l’Empire Ottoman étaient de véritables centres de lumière, ces écoles où autrefois on enseignait les mathématiques, les sciences exactes, la géograp¬hie et l’astronomie, à côté d’autres disciplines, n’avaient pas été capables de s’adapter aux développements des siècles récents. Elles s’étaient noyées dans la “scolastique”. Les “écoles de quartier” dispensaient également une éducation tout à fait insuffisante et de caractère religieux. “Autrefois, écrit Théophile Gautier, c’est de l’Orient que descendaient, comme d’un centre de lumière vers les régions obscures de l’Occident, les religions, les scien¬ces, les arts, toutes les sagesses et toutes les poésies” (cité par Ed. Herriot, op. cit., pages 8-9). Mais les temps avaient changé. Le “médressé” n’avait pas pu suivre la révolution intellectuelle et scientifique. Il était une institution fermée aux jeunes filles, donc à la moitié de la jeunesse. La méhode in-ductive, le laboratoire, l’observation et l’analyse scientifiques n’avaient pas pu traverser le seuil de ces institutions archaïques. Pour des raisons religi¬euses, plusieurs branches des beaux-arts n’étaient pas admises dans ces écoles. Les langues européennes n’étaient pas enseignées. Au début du 19 ème siècle, on commença à comprendre que les médressés ne pourraient plus répondre aux besoins du pays. L’Etat décida de créer un système d’éducation en dehors des médressés pour former ses cadres et il ouvrit des écoles modernes. Ce mouvement s’amplifia pendant la période du Tanzimat (période de réforme). De sorte que, au dé¬but de l’ère républicaine, il y avait trois systèmes parallèles d’éducation: les “écoles de quartier” et les anciens “médressés”; les écoles modernes en nombre très limité; et les écoles étrangères (ouvertes pour la plupart par des fondations religieuses). Il était impossible de renforcer l’unité nationale, de séculariser et de moderniser la société turque sans créer d’abord un système d’éducation nationale, unifié et laïque.

Mustafa Kemal Atatürk avait toujours attaché une grande importance à l’éducation et à la culture;  ce chef exceptionnel avait convoqué en 1921, en pleine Guerre d’Indépendance, à la veille de la bataille décisive de Sa-karya, un “Congrès de l’Education Nationale” à Ankara. C’étaient les jours le plus difficiles de la lutte nationale. Mustafa Kemal prononça le “discours d’inauguration” du Congrès. Rappelant aux enseignants que le vrai salut du pays ne pourrait être réalisé que grâce à un nouveau système d’éducation nationale conforme aux besoins du pays et aux nécessités contemporaines, il leur dit: “Je suis convaincu que les procédés d’éducation et d’instruction suivis jus-qu ‘ici ont été le facteur le plus important dans le déclin de l’Empire Ottoman…

…Je ne doute pas que notre peuple, obligé de lutter dans le domaine intellectuel et sprituel comme il se bat les armes à la main, ne fasse preuve d’autant de valeur dans l’une que dans l’autre combat… …Aux enfants de la patrie qui se préparent pour l’avenir, je conseille de ne baisser le front devant aucune difficulté, de travailler avec une patience et une constance inlassables; aux parents de la jeunesse des écoles, je conseille de ne reculer devant aucun sacrifice pour permettre à leurs enfants d’achever leurs études”(1921).

Selon Kemal Atatürk: “Les membres du corps enseignant sont les éléments les plus respectables de la communauté humaine”‘(1923).  Il dira plus tard: “Ce sont les enseignants qui sauvent une nation. Une communauté qui ne dispose pas de professeurs, d’instituteurs ne peut être considérée comme une nation. On peut parler, dans ce cas, d’une masse, mais pas d’une nation”  “C’est l’éducation qui, ou bien permet à une nation de vivre libre, indépendante et en société évoluée ou bien conduit une nation à l’esclavage et à la misère. “Au regard de la puissance d’une humanité qui perce les montagnes, par¬court les deux, découvre, élucide, explore toute chose, depuis les atomes jusqu’ aux étoiles, les peuples qui essayent de poursuivre leur route dans un état d’esprit hérité du Moyen-Age et guidé par des superstitions sont condamnés à disparaître ou à déchoir dans la servitude”(1924).

Selon Mustafa Kemal, les armées turques avaient été victorieuses, parce que dans l’organisation, la formation et la conduite des armées, la science et la technologie moderne avaient été le principal guide. Pour ob¬tenir des victoires dans d’autres domaines, il était essentiel de moderniser, de rationaliser l’éducation. (Discours aux enseignants, Bursa, octobre 1922). Au sujet de Y unification de l’éducation nationale l’attitude de Mustafa Kemal était claire et ferme: “La Nation turque qui veut avoir une place honorable dans la famille civi¬lisée du monde, ne peut livrer l’éducation de ses enfants à deux sortes d’institutions si différentes l’une de l’autre, l’école et la médressé: tant que l’éducation et l’enseignement n ‘auront pas été unifiés, n ‘est-ce pas s’occuper d’absurdité que de chercher à créer une nation dont les membres auraient la même mentalité?”(1924). “Les centres de culture de notre nation et de notre pays doivent être unifiés. Tous les enfants du pays, garçons et filles, doivent recevoir la même éducation, conforme aux besoins de notre agi? “(1924). Il est clair que la Turquie actuelle doit rester fidèle au principe de “l’unification de l’enseignement” et être très vigilante au sujet de la laïcité de l’enseignement. Toute érosion dans l’application de ces principes vitaux constitue un danger pour l’avenir du pays. Le legs de Kemal Atatürk au sujet de la laïcisation complète de l’éducation doit être préser¬vé avec soin. Certaines tendances visant à augmenter démesurément le nombre et la capacité des écoles “professionnelles” établies pour former le personnel des institutions religieuses doivent être arrêtées. Il ne faut pas perdre de vue, que des “cours” irréguliers ou clandestins organisés par des associations ou des fondations, peuvent également constituer une me¬nace réelle contre l’unité et la laïcité de l’éducation nationale. Après l’unification de l’enseignement les réformes kémalistes se succèdent: L’enseignement primaire dans une école d’Etat devient obligatoire pour tous les enfants, garçons ou filles. Il est gratuit comme sont gratuits l’enseignement secondaire, technique et professionnel et pratiquement l’enseignement supérieur.

Le nombre des bourses d’Etat, le système d’internat gratuit sont élargis de façon à assurer plus de “mobilité sociale” et de donner aux enfants et aux jeunes, doués mais privés de moyens matériels, la possibilité de poursuivre leurs études. Des facultés, des écoles supérieures, des Universités modernes sont ouvertes. Des académies, des instituts pour les beaux-arts sont fondés. La musique, le théâtre, la peinture, la sculpture (même les arts qui étaient autrefois prohibés) sont encouragés. Des cours sont organisés pour l’éducation des adultes et pour com¬battre l’analphabétisme. Pour comprende l’ampleur de l’effort accompli par la jeune République Turque, il convient peut-être de citer quelques chiffres concernant l’éducation et de comparer la situation actuelle à celle qui existait en 1923, date de l’élection de Kemal Atatürk à la Présidence de la République.

Entre 1923 et 1985, le nombre des écoles primaires est passé de 4800 à 48.533.

Le nombre des élèves des écoles primaires est passé de 336.000 à 6 millions et demi. Et le nombre des instituteurs dans les écoles primaires est passé de 10.238 à plus de 210.427. Pour le premier cycle de l’enseignement secondaire, le nombre total des élèves est passé, depuis la proclamation de la République, de 5.900 à un million et demi. Entre 1923 et 1985, le nombre des lycéens est passé de 1241 à 584.000 (Ces chiffres ne comprennent pas l’enseignement tech¬nique et professionnel qui a connu le même essor, le nombre des élèves atteignant 576.000 en 1985. Mais le volet “technique” a besoin d’être renforcé). En 1923 une Université digne de ce nom n’existait pas. La Turquie possède aujourd’hui une dizaine d’Universités très développées et une quinzaine d’ Universités qui sont en voie de développpement, dans différentes régions du pays. Le nombre des étudiants dans les Universités, académies et écoles supérieures est passé de 2900 en 1923 à 398.000 en 1985. Multiplier par 100, 200 et même 400 le nombre des élèves dans tel ou tel niveau de l’éducation nationale n’était pas une tâche facile. Laqualité de l’enseignement en a parfois souffert. Mais, globalement, le progrès a été énorme. Le nombre total des élèves et étudiants en 1986 se rapproche de la population entière qui vivait dans le pays en 1923 .

 

C- l ‘émancipation de la femme.

La réforme de l’éducation est suivie par l’émancipation de la femme. Le nouveau Code Civil, adopté en 1926, reconnaît aux femmes tous leurs droits civils. Le code Civil abolit la polygamie; il abolit également la “répu¬diation” de la femme par une décision unilatérale du mari. Selon la nou¬velle loi, la femme et l’homme auront des droits égaux en ce qui concerne le marriage, le divorce, la succession, le droit au travail et à l’éducation. Les femmes qui étaient enfermées derrière “le voile” sont sauvées, non seu¬lement du voile, mais d’un statut juridique subalterne. Les écoles, les professions qui étaient fermées aux femmes leur sont ouvertes.Les droits politiques des femmes ne tardent pas à suivre les droits civils et sociaux. En 1930, la femme turque obtient le droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales. En 1934, elle obtient le droit de vote et d’éligibilité au parlement (ceci, à une date ou les femmes n’avaient pas encore obtenu ce droit dans beaucoup de pays européens). La Turquie devient un des premiers pays où les femmes accèdent non seulement à la profession d’avocats, mais aux sièges de juges dans les cours suprêmes: Conseil d’Etat, Cour de Cassation.La Turquie possède aujourd’hui -grâce aux réformes kémalistes un très grand nombre de personnes appartenant au “beau sexe” qui sont médecin, avocat, diplomate, juge, journaliste, écrivain, officier des forces ar¬mées. Des femmes turques excellent comme peintre, musicienne ou professeur. Elles sont élues ou nommées recteur d’Université ou doyen de faculté, ambassadrice, ministre, vice-présidente de l’Assemblée Nationale. Je dois souligner qu’aujourd’hui le nombre des institutrices est proche de celui des instituteurs.

Si la Turquie n’a pas eu beaucoup de “suffragettes” ou des combattantes renommées de “libération féminine”, c’est probablement parce qu’il ne leur restait pas beaucoup à faire.L’émancipation de la femme turque et l’égalité complète de droits qu’elle a obtenue sans parallèle dans les pays islamiques ont été réalisées sous la direction de Mustafa Kemal en peu d’années et sans rencontrer beaucoup d’opposition. Avant de réaliser une réforme, il avait l’habitude de voyager dans le pays et d’expliquer ouvertement au peuple ses intentions.

 

En 1925, il disait ceci: “Au cours de mon voyage, non seulement dans les villages mais dans les bourgs et les villes, j’ai constaté que nos concitoyennes dissimulaient soigneusement leur visage et leurs yeux. Mes chers concitoyens, ceci est un peu le résultat de notre égoïsme. Les femmes sont comme les hommes douées de raison et d’intelligence; elles doivent montrer leur visage au monde et suivre attentivement de leurs yeux ce qui s’y passe; il n’y a rien d’effrayant à cela. 

Déjà en 1923, avant la laïcisation du Droit, il avait dit: “…Jamais notre foi n’a prescrit que les femmes dussent retarder sur les hommes. Dieu ordonne au contraire que musulman et musulmane acquièrent conjointement science et culture. Femmes et hommes sont également tenus de rechercher la science et la culture… “(U. Kocaturk, op. cit., p. 95). Kemal Atatürk a souvent rappelé que si les hommes avaient lutté contre l’envahisseur, sur le front, les femmes turques derrière le front avait mis en valeur les ressources du pays et avait transporté des obus sur leurs épaules; qu’elles n’étaient ni moins intelligentes, ni moins vertueuses; qu’elles étaient aussi douées que les hommes.

Il disait: “…Toutes les grandes réussites sont réalisées grâce aux enfants élevés par des mères valeureuses”. “…C’est sur les genoux de la mère que l’enfant reçoit sa première éducation… Il faut donc que nos femmes s’initient, elles aussi, aux sciences et connaissances modernes et gravissent tous les échelons de l’enseignement, à l’instar des hommes… Elles marcheront dans la vie sociale côte à côte avec les hommes, leurs égales et leurs auxiliaires” (1923; U. Kocaturk, op.cit., 98).

Et il ajoutait: “…Une société qui se contente de voir un seul des sexes qui la composent s’adapter aux conditions modernes, se condamne par avance à rester plongée plus qu’à moitié dans la faiblesse”. “Est-ilpossible disait-il que la moitié d’un corps social puisse s’élever vers les hauteurs, tant que l’autre moitié restera enchaînée au sol?” (1925, Atatürk’ûn Sôylev ve Demeç-leri – Discours et Déclarations de K. Atatürk, Vol. II, Ankara 1959, A 216). Des associations de femmes de pays lointains avaient certainement raison de proclamer, après sa mort, que “Mustafa Kemal Atatürk a été l’un des plus grands champions des droits des femmes que le monde ait jamais vu”.*

D – L’Adoption du Nouvel Alphabet Turc

Une autre réforme capitale, et qui témoigne du courage et du génie de Kemal Atatürk  est celle de l’alphabet. Un nouvel alphabet turc, basé sur les caractères latins, facile à apprendre et conforme aux sons de la langue turque, est adopté par une loi après des études approfondies par un comité d’experts (Novembre 1928). L’ancien alphabet n’avait pas de lettres correspondant aux principales voyelles de la langue turque et il fallait des années pour apprendre à lire et à écire correctement. Avec le nouvel alphabet qui est tout à fait phonétique, chaque lettre correspondant à un seul son quelle que soit sa pla¬ce dans le mot — les écoliers turcs arrivent à lire et à écrire correctement au bout de quelques mois. Avec l’ancien alphabet, il fallait aux imprimeurs 612 casiers typographiques, rien que pour les lettres minuscules. Avec le nouvel alphabet basé sur l’alphabet latin — il n’en faut que vingt-huit. Il fallait la volonté inébranlable d’un Kemal Atatürk pour réaliser d’un seul coup cette réforme que certains écrivains avaient préconisé de¬puis le début du siècle. Il n’était pas facile de faire accepter avec enthou¬siasme, à un peuple qui écrivait de droite à gauche depuis des siècles, de commencer à écrire un beau matin de gauche à drotie. Des écoles dites “Ecoles de la Nation” furent ouvertes pour les adultes. Kemal Atatürk donna l’exemple en enseignant lui-même, au peuple, devant un tableau noir, le nouvel alphabet. Dès que la réforme fut adoptée, Atatürk n’utilisa plus l’ancienne écriture, même dans sa correspondance privée.

A ceux qui disaient qu’une telle réforme ne pouvait être introduite que très graduellement et qu’elle nécessiterait au moins une quinzaine d’années, Atatürk avait répondu: “Si cette réforme n ‘est pas réalisée et acceptée par le peuple en trois mois, elle ne le sera jamais “.

 

La réforme fut appliquée avec énergie et avec grand succès. La lutte contre l’analphabétisme n’était pas une tâche facile, étant donné la rareté des ressources disponibles, l’éparpillement des villages, les difficultés de communication, le nombre insuffisant des enseignants et des écoles, l’absence d’un réseau routier et l’expansion rapide de la populati¬on. Malgré tous ces obtacles, la Turquie républicaine a obtenu des succès remarquables dans la lutte contre l’analphabétisme. En 1923, le taux de ceux qui savaient lire et écrire était proche de 10 pour cent. En ce qui concerne la population féminine ce taux était encore plus bas, ne dépassant pas 3 pour cent. Grâce au nouvel alphabet, au grand essor dans le domaine de l’éducation nationale et à la construction des routes reliant plus de 40.000 agglomérations rurales aux centres urbains, le taux de ceux qui savent lire et écrire a largement dépassé les 80 pour cent. On peut dire que l’analphabétisme n’existe pratiquement plus dans les jeunes générations. Mais il ne faut pas oublier que le but assigné par Kemal Atatürk était de réduire le taux de l’analphabétisme à zéro. Ce but est désormais à portée de main et il faut tout faire pour l’atteindre.

 

E – Sécularisation du Droit — Séparation de l’Etat et de la Religion — Autres Réformes.

L’ancienne législation basée sur des dogmes et difficile à adapter aux besoins de notre époque est remplacée par des codes modernes. Après le code civil, un code des obligations, un nouveau code pénal, les codes de procédure civile et criminelle, le code du commerce et une série d’autres lois réorganisant l’Etat et l’économie sont adoptés. La dualité de la juridiction prend fin par l’abolition des tribunaux religieux et par la sécularisation complète de la justice. Le principe de la laïcité, de la séparation de l’Etat et de la religion, devient un principe constitutionnel. Il faut préciser que ce laïcisme n’est nullement anti-religieux; il se distingue très nettement de l’athéisme militant des régimes marxistes. Toutes les religions, les croyances sont respectées. Les prières sont faites librement à la mosquée, dans les églises et les synagogues. Le peuple turc qui est musulman dans sa très grande majorité reste, en général, sincèrement attaché à ses principes religieux; mais l’Etat n’a pas de religion officielle et les affaires publiques sont conduites non pas selon les ordonnances religieuses émanant des leaders religieux mais selon les exigences de la raison, selon les réalités du pays et du monde, conformément aux besoins et aux aspirations du peuple turc. Entre-temps le calendrier international remplace le calendrier lunaire. L’heure internationale est adoptée. Le système métrique, si simple et si logique, remplace dans tout le pays, les anciens poids et mesures, extrêmement compliqués et qui variaient tellement selon les régions et les provinces qu’ils entravaient sérieusement le commerce intérieur et extérieur.

 

F – Réformes Economiques — Développement Agricole et industriel

Le paysan de l’Anatolie, appauvri à l’extrême par les guerres successives, ne pouvait plus supporter la Dîme, impôt injuste et archaïque. La Dîme est abolie. Des impôts modernes, la taxation progressive sont introduits. Le crédit agricole est augmenté. Les coopératives sont encouragées. Toute une série de mesures sont prises et des organisations sont créées pour moderniser la technologie , améliorer la semence, les espèces et augmenter la production dans le domaine agricole. Si la population turque actuelle-qui dépasse les 50 millions- est mieux nourrie, incomparablement mieux habillée que les 10 millions de 1923, ce¬ci est largement dû aux progrès accomplis pendant l’ère républicaine dans les domaines de la science, de la technologie, de l’éducation générale et professionnelle et dans la production agricole et industrielle. Depuis la proclamation de la République, la population de la Turquie a presque quintuplé (grâce à une paix ininterrompue, à des conditions de vie améliorées, aux mesures d’hygiène publique, à l’éradication de certaines maladies comme la malaria qui étaient très répandues du temps de l’Empire, etc); par contre, la production du blé a été multipliée par huit. Pour d’autres produits agricoles, cette augmentation est incomparablement plus grande. Des lois ont été adoptées pour encourager l’industrialisation. Des En¬treprises Publiques chargées de développer l’agriculture, l’industrie et de valoriser les ressources naturelles du pays entrèrent en action. Selon la conception de Kemal Atatiïrk, il était naturel et nécessaire que, dans un pays en voie de développement, l’Etat joue un rôle important dans le pro¬cessus de modernisation et d’industrialisation. Mais selon lui, l’entreprise privée devait également être encouragée à investir, à produire pour le bi¬en-être national, dans tous les domaines où elle pourrait être efficace et utile. Les deux secteurs, privé et public, pouvaient et devaient co-exister et se compléter, dans un système d’économie mixte.

Kemal Atatürk refusa de s’emprisonner dans la théorie du “laissez-faire” ou dans les dogmes collectivistes. La Turquie adopta d’une part des lois pour encourager l’investissement privé dans le domaine industriel. D’autre part, conscient du fait que le secteur privé manquait encore du capital, de l’esprit d’entreprise et des connaissances nécessaires pour assurer une industrialisation assez rapide, l’Etat assuma le rôle de pionnier dans différents secteurs industriels. Certes, la Turquie de Kemal Atatürk établit des plans quinquennaux d’industrialisation. Le premier de ces plans date de 1933. Mais les plans quinquennaux turcs ne furent nullement des plans collectivistes, centralistes. Kemal Atatürk a toujours pensé que le collectivisme économique et l’abolition des entreprises privées, signifieraient la suppression de toutes les autres libertés.

Bref, on essaya de conjuguer les mérites de l’initiative et de l’entreprise privées, avec le dynamisme que pourraient introduire les entreprises publiques, surtout dans les domaines cruciaux pour le développement du pays. Pour comprendre ce que la République turque a accompli dans différents domaines, il faut se rappeler que le point de départ était exrêment bas. Quand Kemal Atatürk fut élu à la Présidence, les régions les plus fertiles, les plus riches du pays avaient été complètement dévastées, mises en ruine par les guerres. Le pays avait été en état de conflit armé, de 1911 à 1922. Il n’existait pratiquement pas d’industrie. Malgré le manque d’infrastructure, de capital, de personnel qualifié, malgré les difficultés de transfert de technologie, de grands progrès furent réalisés.

Au début de l’ère républicaine le pays ne produisait ni un sac de sucre, ni une poignée de ciment, ni une seule bobine de papier d’impri¬merie, ni un gramme d’engrais chimique, ni un crayon, ni une aiguille à coudre. La Turquie des années 20 ne connaissait ni les barrages, ni l’énergie hydroélectrique. Cette Turquie, où même les principaux services publics de la ville d’Istanbul étaient dans les mains des étrangers, cette Turquie qui devait importer non seulement des machines, des biens d’équipement, mais aussi une grande partie de sa consommation de texti¬les et même de farine; cette Turquie est devenue un pays qui peut obtenir la totalité de sa nourriture de son propre sol; elle est devenue un pays dont la production industrielle est assez importante et variée; un pays qui produit presque tous les objets de consommation courante, qui n’importe plus de ciment, de textiles etc.. mais qui les exporte; qui fabrique ses ca¬mions, ses tracteurs, ses autobus, ses automobiles, ses récepteurs de TV, ses locomotives, ses produits pétro-chimiques. Les produits industriels occupent désormais une place prépondérante dans les exportations de ce pays, qui autrefois n’exportait qu’une dizaine de produits agricoles (tabac, raisins, noisettes, figues, etc.).

Nous avons dit que la Turquie de 1923 n’était pas capable de produire un gramme de sucre; la Turquie commença à produire toutes les machines qui sont nécessaires pour construire les usines produisant du sucre. Un pays qui ne produisait pas un seul sac de ciment peut aujourd’hui construire des usines de ciment dans les pays voisins. Un pays qui importait son fer et son acier, possède aujourd’hui une véritable in¬dustrie lourde. Il construit des navires, des machines compliquées. Autre¬fois, pour construire un bâtiment de quelque importance, non seulement tout le matériel de construction, mais les ingénieurs venaient de l’étranger. Aujourd’hui, les entrepreneurs et les ingénieurs turcs construisent, dans des pays du Moyen-Orient et de l’Afrique, des bâtiments officiels, de grands hôtels, des barrages ou des ports, en utilisant souvent du matériel produit en Turquie.

La République avait hérité un pays sans routes, sans électricité, sans écoles dans la plupart de ses provinces. Ce large pays, avec des régions difficilement accessibles et avec 40.000 villages éparpillés sur une superficie parfois très accidentée, a été unifié par la construction des routes, des écoles, d’un réseau interconnecté d’électricité et d’un réseau téléphonique qui ont atteint les villages les plus éloignés.

La Turquie républicaine devait et doit continuer à faire face à un triple défi:

1-  assurer l’industrialisation et le développement du pays sans avoir recours à des méthodes totalitaires;

2-  établir un régime démocratique, stable et efficace;

3- réaliser la justice sociale; partager plus équitablement les bienfaits de la croissance économique; assurer la sécurité sociale à tous les citoyens.

La tâche est d’autant plus difficile que la Turquie connaît comme il vient d’être souligné une explosion démographique extraordinaire. La population augmente d’environ un million par an: et ceci, malgré des mesures de planification familiale qui ont commencé à abaisser le taux de natalité. La Turquie aura autant d’habitants que la France ou l’Angleterre, très prochainement. Pour comprendre l’ampleur des problèmes économiques et sociaux posés par cette explosion démographique, il suffit de souligner que chaque décennie ajoute à la population de la Turquie un nombre d’habitants presque égal à la population entière de la Belgique, du Portugal ou de la Grèce. En cinq années, (entre la mise en vigueur d’un plan quinquennal de développement et son achèvement) l’augmentation de la population atteint un chiffre presque égal à la population entière du Danemark. L’augmentation quinquennale dépasse la population de la Norvège.

Jusqu’à la crise du pétrole de 1974, la Turquie a atteint des taux de croissance économique assez élevés: environ 7 pour cent en moyenne par an. (Sans doute, à cause de la croissance démographique qui dépasse deux pour cent par an, l’augmentation nette du revenu per capita a été moins rapide).Pour Kemal Atatürk, l’indépendance complète était sacrée. Cette indépendance ne pourrait se limiter au domaine politique. Il pensait qu’un pays privé de l’indépendance financière et économique deviendrait incapable de préserver son indépendance politique. Déjà pendant les jours critiques de la Guerre d’Indépendance, il rappelait à la Grande Assemblée Nationale l’importance de maîtriser le destin économique du pays:

“Dans le domaine économique, ceux qui étaient plus puissants que nous oc¬cupaient dans notre pays une place beaucoup trop privilégiée; ils ne payai¬ent pas d’impôts sur le revenu; ils tenaient en main nos douanes… Ils ont gêné notre progrès économique et financier. Désormais, pour la Turquie libre et indépendante, il n’y a plus et il n’y aura plus de capitulations qui puis¬se étrangler sa vie économique”. (1 er mars 1922, Atatürk’ûn Sôylev ve Demeçleri Discours et Déclarations d’Atatürk, Vol. I, 2 ème éd., Ankara 1961, p. 226J.

Atatürk ne rejettait, en principe, ni la coopération économique avec d’autres pays, ni le capital étranger. Il rejettait la domination et l’exploitation étrangères, les concessions unilatérales et capitulaires. L’expérience lui a donné raison. Le développement économique ne fut possible que grâce à l’indépendance.Parallèment à la croissance économique, un grand progrès a été accompli du point de vue de la sécurité sociale des travailleurs et de leurs familles.Il est intéressant de noter qu’une des premières lois que la Grande Assemblée Nationale d’Ankara avait adopté en 1920 tout à fait au début de la Guerre d’Indépendance concernait les droits et la sécurité sociale des ouvriers travaillant dans les mines de charbon.

Un Code de Travail et d’autres lois sociales furent mises en vigueur pendant la présidence de Kemal Atatürk.

A partir de 1945, c’est-à-dire après la transition d’un régime de parti unique à un régime démocratique multipartite, le développement du système de sécurité sociale est devenu plus rapide. Il n’y a aucun doute que les libertés démocratiques, l’apparition d’un syndicalisme libre et le suffrage universel ont obligé tous les gouvernements qui se sont succédés à s’inté¬resser de plus près aux problèmes économiques et sociaux des travailleurs.

Au dixième anniversaire de la République, Atatürk s’était adressé à la nation turque, en ces termes pleins de foi:

“Nous travaillerons beaucoup plus que par le passé. Nous accomplirons en moins de temps de plus grandes œuvres. Je ne doute pas que, là aussi, nous ne réussissions. Car, la nation turque est grande par son caractère, la nation turque est laborieuse, la nation turque est intelligente. Car elle a su, par l’union et la collaboration nationales, surmonter toutes les difficultés; et parce que, sur le chemin du progrès et de la civilisation où elle s’avance, le flambeau qu’elle élève dans sa main et le flambeau qui illumine son esprit sont ceux de la science… “ (1933, Atatürk’ùn Soylev ve Demeçleri, Vol. II, 1959, p. 275J. Malgré toutes les difficultés conjoncturelles, malgré les crises mondiales ou régionales qui l’affectent, malgré toutes les subversions souvent encouragées de l’extérieur, malgré des accidents de route et malgré le man¬que de compréhension (de la part des pays amis) dont elle souffre parfois, la Turquie progresse et continuera à progresser, avec fierté et confiance, dans la voie ouverte par Kemal Atatürk une évaluation générale de la pensée et de l’oeuvre de kemal Atatürk.-son refus du dogmatisme et du fanatisme – son idéal démocratique Atatürk était un leader charismatique; ses concitoyens et beaucoup d’étrangers pensèrent qu’il possédait des dons extraordinaires,presque sur¬humains. Il ne se fia jamais à ce genre de jugement: il attacha la plus grande importance à l’organisation, à la légalité formelle, aux institutions de l’Etat, à une analyse rationnelle des faits et à la libre discussion des idées avant de prendre une décision. (Voir Dankwart A. Rustow, “Atatürk as an înstitution-builder” dans Ali Kazancigil-Ergun Ôzbudun (éditeurs) Atatürk, Founder ofA Modem State, Londres 1981, p. 57 et suiv.)

Selon Atatürk, les guides les plus sûrs sont la raison humaine et la science; les connaissances humaines évoluent sans cesse; il faut suivre de près cette évolution. Il n’a jamais prétendu qu’il était un leader infaillible; il n’a jamais essayé d’ériger en dogmes absolus ses idées personnelles. Il fut loin de toute sorte de dogmatisme. Il disait “Si nous adoptons des dogmes immuables, nous serons figés”. Il a sans cesse répété dans ses allocutions: “Utilisez votre bon sens, votre raison, votre intelligence et vous trouverez le meilleur chemin à suivre “.

Il était un militaire professionnel, mais à l’apogée de sa carrière militaire il abandonna définitivement son uniforme pour servir son pays en qualité de leader civil.

Pendant plus d’une décennie de guerres presque ininterrompues il avait brillé comme un héros et un génie militaire, mais il fut l’homme qui réussit à ouvrir une période de paix sans précédent depuis un millénaire dans l’histoire turque.(v. Dankwart A. Rustow, “The Founding of a National State, Atatürk’s Historié Achievement La Fondation d’un Etat National, L’Exploit Historique de Atatürk”, Symposium International sur Atatürk, 17-22 mai 1981, Istanbul). Il était principalement un homme d’action, mais en lisant ses discours on voit qu’il était capable de manier les idées et les principes fondamentaux, avec une clarté et une précision dignes des grands théoriciens de l’histoire de la pensée politique. Ce n’est pas sans raison qu’Edouard Herriot à écrit à son sujet: “Cette révolution turque … ne connaît ni le déchaînement des passions humaines, ni la destruction des richesses matérielles, ni l’hostilité sanglante des partis ou des classes… “L’Inkilap (la rénovation) est une oeuvre de l’esprit. L’homme qui le dirige sait que la vie moderne ne peut trouver que dans la science la solution des problèmes politiques et sociaux. Il n’ignore pas non plus que les conducteurs de peuples ne sauraient sans grave imprudence s’écarter des chemins de la morale. Cet ancien officier d’état-major, ce général en veston nous apparaît comme une manière de philosophe kantien… …En un bref espace d’années, c’est une immense réforme qui s’accomplit… Certes, l’histoire offre peu d’exemples d’un chef, qui comme le Ghazi Mustafa Kemal se confond avec son peuple, lutte pour lui, souffre pour lui et le conduit malgré Us obstacles à son noble destin. “ (Préface, Le Ké-malisme, Paris, 1937).

Dans son livre intitulé “La Turquie Nouvelle”, Georges Duhamel souligne avec raison, que la Révolution kémaliste n’est pas seulement politique et sociale, mais en même temps morale, intellectuelle et philosophique. Il observe d’autre part que cette révolution fut nationale: la Turquie ne s’est livrée à aucune propagande chez les autres peuples, dans le dessein de faire adopter son nouveau régime par les pays qui ont une histoire et des problèmes différents: “Elle n’a pas tenté de transformer en religion un principes sur laquel est fondé son nouvel équilibre”. Il souligne également que “Kemal Atatürk a travaillé sans assourdir le monde entier du bruit de ses espoirs et de ses entreprises”.

M. George Duhamel a raison de dire: “Cette oeuvre ne pourrait en aucune manière être comparée à l’oeuvre des révolutionnaires d’AngUterre, de France ou de Russie: aucun de ces pays ne s’est avisé de toucher à l’écriture par exemple. M Cromwell, ni Robespierre-pour ne citer que lui-, ni Lénine et ni Us successeurs de ce dernier n’ont entrepris d’amener un peuple qu ‘ils guidaient à changer de philosophie scientifique, de méthode intellectuel et, somme toute, de destinée”. (Op. cit., pages 174-176). Cependant, beaucoup d’écrivains ont comparé Kemal Atatürk à Cromwell, à Henri VIII (à cause de la séparation de l’Etat et de la religion), aux leaders de la Révolution Française, à Georges Washington, à Luther, à Pierre le grand, etc.. selon l’importance qu’ils ont attachée à l’un ou à l’autre aspect de son oeuvre.

Selon Paul Gentizon, le grand mérite de Kemal Atatürk fut de “libérer la Turquie des bandelettes théocratiques qui l’immobilisaient”. Paul Gentizon compare le fondateur de la République Turque au tsar qui a modernisé la Russie au début du XVII ème siècle; mais il ne tient pas compte du fait que la révolution kémaliste n’a pas été l’oeuvre d’un monarque abso¬lu et héréditaire visant à perpétuer sa dynastie, mais d’un leader issu du peuple, tourné vers la démocratie. Les procédés de Pierre le Grand et de Kemal Atatürk étaient fort différents.

Quand même l’analyse faite par Gentizon mérite d’être citée: “Comme Pierre le grand, Mustafa Kemal s’est trouvé… devant une société dominée en partie par l’ignorance et le fanatisme religieux et qu ‘ il réforma en s’inspirant des idées occidentales. Comme le tsar qui fut le véritable fon¬dateur de la Russie moderne, il sépara le dogme de la raison, la religi¬on de la politique, le temporel du sprituel, /’esprit de la lettre.. // s’efforça de donner une forme nouvelle et raisonnable, en dehors de toute mystique adultérée et de toute théocratie, aux institutions, aux moeurs et coutumes de son pays… Avec Mustafa Kemal, la Turquie nouvelle, a été libérée pour la première fois des bandelettes théocratiques qui l’immobili¬saient… “.(Mustafa Kemal ou l’Orient en Marche, Paris, 1919, p. 388 et suiv.).

Marcel Clerget insiste lui aussi sur la “rationalisation intellectuelle” du pays: “Parmi les bouleversements dont la Grande Guerre a été la cause, il n’est sans doute pas de plus profond, de plus saisissant que celui de la Turquie sous la direction héroïque et volontaire du Gazi Mustafa Kemal… La rati¬onalisation intellectuelle du pays est un phénomène prodigieux, si l’on songe à l’organisation qui ‘étouffait il y a un demi- siècle…” (Marcel Clerget, La Turquie, passé et présent, Paris 1938, pages 5 et 198).

 

Un professeur maghrébin attire l’attention sur l’importance du kémalisme pour le Tiers Monde et le refus du fanatisme religieux qui le caractérise. Selon le professeur tunisien A. Bouhdiba, “le kémalisme est un”non” au fanatisme obscurantiste des clercs qui ont odieusement défiguré le sens de l’Is¬lam. C’est aussi un “non” aux manigances des puissances impérialistes… Le souffle qui anima son action et l’esprit qui guida ses décisions essentielles, loin de perdre aujourd’hui de sa vivacité, peut servir au contraire à redonner courage à tous ceux qui militent pour que le Tiers-Monde soit à même de jouer un rôle historique… Ce n’est pas seulement à la Turquie que Mustafa Kemal aura rendu d’insignes servi¬ces, mais à l’ensemble des peuples qui trouvent chez lui, encore aujourd’hui, matière à inspiration” (op. cit., voir note à la page 7)

Tous ces témoignages ne doivent jamais nous pousser à des généralisations superficielles. En comparant les développements qui ont eu lieu dans tel ou tel pays avec l’oeuvre de Kemal Atatiïrk, il faut être extrême¬ment prudent et il faut tenir compte du contexte historique. Un leader exceptionnel peut certainement influencer, retarder ou hâter le cours de l’histoire; mais le réciproque contient également un élé¬ment de vérité, en ce sens que les héros sont créés par les circonstances historiques. Kemal Atatürk n’a-t-il pas répété à chaque occasion que s’il avait obtenu des succès dans sa lutte pour la libération et le progrès de sa nation, il le devait avant tout “à la force émanant de la conscience commune de toute la nation “.

Il a affirmé que: “L’honneur n’appartient jamais à un seul homme, mais à toute la nation… …Sans vous (et si vos tendances profondes n’avaient pas constitué mon point d’appui), je n’aurais pu avoir aucune initiative 1923).

Avant de décider ses grandes réformes, il avait l’habitude de prendre contact avec le peuple. Il dit à ce sujet:  “Jusqu’à présent, toutes les décisions que j’ai prises, toutes les réformes que j’ai entreprises dans l’intérêt de la nation et du pays, l’ont toujours été en prenant un contact direct, comme aujourd’hui avec le peuple. C’est dans ce contact, plein d’affection et de sincérité, que j’ai trouvé la force et l’inspiration dont j’avais besoin” (1925). Toute simplification exagérée visant à expliquer l’histoire par une seule cause est vouée à l’erreur. Il n’y a aucun doute que les hommes influencent les circonstances ou créent des institutions; mais réciproquement les circonstances ou les institutions forment les hommes. (Voir Dankwart A. Rustow, “Atatürk: Personality and Achievement”, dans Atatürk and Turkey of Republican Era, Ankara 1981, p. 236 et suivants).

Atatürk était conscient de l’importance des circonstances historiques et des réalités propres à chaque nation. Il avait un sens aigu des réalités et de l’histoire. Il savait que chaque nation, chaque pays existe et se développe dans des conditions historiques et politiques qui lui sont propres. (voir Dietrich Schlegel, op. cit., III, communiqué 58, page 6; Werner Gumpel, Atatürk’s Etatism, ïts Alternatives and Future, dans Atatürk and Turkey of Re-publican Era, Ankara 1981, page 21). Ce qui est certain, -répétons-le-c’est que Kemal Atatürk détestait tout dogmatisme aveugle. Il n’était pas un fanatique, il était un libérateur des consciences, un leader qui demandait à son peuple d’utiliser son bon sens, sans être aveuglé par des dogmes. Gérard Tongas souligne avec raison cet aspect du kémalisme:

“Le kémalisme.. inculque à la conscience populaire cette notion que la civi¬lisation assure la liberté et que le bonheur est dans la vie indépendante, c’est-à-dire dans une vie sans sujétions politique, sociale ou religieuse. Ce¬pendant, il n’empêche pas la liberté de conscience.. Une fois libérée du fanatisme, la conscience reçoit de la philosophie de Kemal Atatürk une formule de la vie indépendante” (Atatürk et le Vrai Visage de la Turquie Moderne, Paris, 1937, p. 26 et suiv.)

Atatürk préférait, autant que possible, les méthodes de persuasion, la mobilisation des âmes et des esprits à la violence et à la coercion. Berthe Georges-Gaulis, qui l’a observé pendant la Guerre d’Indépendance, résume ses impressions de la façon suivante: “L’ action turque restera dans l’histoire comme une sorte de prodige accompli dans une exaltation surhumaine… Avec un sang-froid, un esprit de suite infatigables, le conquérant -législateur (M. Kemal) sut utiliser toutes les bonnes volontés, stimuler tous les enthousiasmes”. (La Nouvelle Turquie, Paris, 1924, 271). Une autre caractéristique du kémalisme réside dans son attitude envers l’Occident.

Pour souligner cette singularité du kémalisme il me suffira de citer l’observation pertinente de l’ambassadeur G.A. Sonnenhohl qui a représenté la République Fédérale allemande en Turquie et qui a eu l’occasion d’étudier de près l’oeuvre de Kemal Atatürk:  “Pour moi, Atatürk n’était pas seulement l’homme d’Etat le plus impor¬tant de notre siècle, mais en même temps le premier et le plus grand penseur sur le sujet du développement du Tiers-Monde, un symbole et un modèle pour ce Tiers-Monde. Pourtant ce modèle est singulier: La révolution culturalie de Kemal Atatürk visait à atteindre l’Europe, l’Occident, sans altérer ou affaiblir sa lutte contre l’impérialisme; tandis que, dans d’autres pays, ses imitateurs ont voulu se séparer du monde occidental”. (G.A. Sonnen-hohl, Kemal Atatürk Heute-Eine Beispiellose Kulturrevolution und ihr Shicksal, dans Sùdosteuropa Mitteilungen, Vol. 20, M. F. 111/ 1980). 5).

Enfin, une caractéristique très importante qui différencie l’expérience kémaliste de certaines autres expériences est son respect de la légitimité et son but démocratique. C’est en s’avançant sur la voie tracée par Kemal Atatürk et en faisant fonctionner les institutions fondées par lui que la Turquie a pu évoluer, sans heurts, vers une véritable démocratie pluraliste.

Comme le souligne Willy Sperco:  “L’idéal de l’homme qui avait supprimé le Sultanat, aboli le Califat et renoncé à la revendication de territoires qui n’étaient pas essentiellement peuplés de Turcs, était et est demeuré jusqu’à la fin un idéal purement démocratique”. (Mustafa Kemal Atatürk, Créateur de la Turquie Moderne, Paris 1958, p. 144).

Pour Kemal Atatürk, une démocratie pluraliste fut toujours le but à atteindre. Il se dressa systématiquement contre tout dogmatisme totalitaire, rouge ou noir. La Guerre d’Indépendance a été conduite avec le soutien et sous le contrôle d’un Parlement (la Grande Assemblée Nationale) contenant un groupe d’oppositon très actif. Après la proclamation de la République, il y avait un parti d’opposition. Atatürk ne s’est résigné à un régime de parti unique qu’après avoir constaté que les réformes radicales et la modernisation qu’il avait entreprises n’avaient aucune chance d’être complétées et sauvegardées sous un régime multipartite. Un nouvel essai de multipartis¬me entrepris en 1930 et encouragé par Kemal Atatürk ne fut pas couronné de succès et le régime de parti unique continua jusqu’au décès du leader (1938) et même jusqu’à 1945. Mais il ne faut point confondre le régi¬me autoritaire de Kemal Atatürk avec les régimes totalitaires qui sévissaient à cette époque en Europe.

Lénine (et son successeur Staline), Mussolini ou Hitler, les contemporains de Mustafa Kemal Atatürk, ont établi dans leurs pays respectifs des régimes totalitaires rejettant le principe même d’une démocratie pluraliste. Ces dictateurs étaient venus au pouvoir en détruisant des régimes plus ou moins démocratiques qui existaient auparavant. L’idéologie totalitaire de l’extrême gauche prévoyait la “dictature du prolétariat”. En vérité, cette dictature était exercée par le parti au nom du prolétariat; par le Comité Central et le Bureau Politique au nom du parti; par le Premier Secrétaire (Secrétaire général) au nom du Bureau Politique.

Selon l’idéologie fasciste ou nazie, le dictateur remplissait une “mission historique”; ce qui comptait c’était uniquement la “mystique de l’Etat” ou “l’hégémonie de la race supérieure”. D’après ces idéologies totalitaires, les droits de l’individu ne comptaient pas; la démocratie pluraliste, basée sur un parlement librement élu et sur les droits fondamentaux était un régi¬me pourri.

Par contre, Kemal Atatürk, qui a toujours rejeté tout dogmatisme totalitaire, n’a jamais cessé de souligner les mérites et la supériorité du régime démocratique. Il n’était pas venu au pouvoir en mettant fin à une démocratie, mais en renversant une monarchie theocratique. Son but déclaré était de la remplacer par une démocratie basée sur la souveraineté de la nation, sur un Parlement élu et sur le respect des droits de l’homme. Le régime de parti unique auquel il a dû se résigner ne fut jamais présenté au peuple comme un régime idéal. Il encouragea personnellement la formation d’un parti d’opposition. La seule condition qu’il posa était un consensus sur “le principe d’une République laïque”, principe qu’il considérait comme le fondement même de la Révolution turque. (Il était convaincu qu’un retour au régime theocratique signifierait non seulement l’abandon de l’idéal démocratique, mais en même temps la faillite de tous les efforts de modernisation).

Efl encourageant, en 1930, un ancien premier ministre, M. Fethi Ok-yar à fonder un parti d’opposition, Kemal Àtatùrk espérait qu’un contrôle parlementaire efficace et l’alternance du pouvoir entre deux partis politi¬ques seraient bénéfiques pour l’action gouvernementale. Mais l’expérience ayant montré que les réformes réalisées étaient trop radicales et trop ré¬centes pour qu’elles puissent être sauvegardées contre l’attaque des mili¬eux réactionnaires, l’expérience multipartite fut terminée par le fondateur du parti d’opposition. Peut-on concevoir un régime totalitaire qui puisse tolérer et même encourager la formation d’un parti d’opposition? Dans un régime totalitaire, le parti et son chef pensent qu’ils représentent la vérité finale, la seule vérité, toute la vérité. Par conséquent, dans la logique des idéologies totali¬taires, toute opposition organisée constitue une trahison. Par contre, pour Kemal Atatürk, dans un régime basé sur la souveraineté nationale, la for¬mation éventuelle d’un ou de plusieurs partis d’opposition devait être con¬sidérée comme un développement logique et naturel. La formation des partis d’opposition était une condition nécessaire de la démocratie (Atatürk’ùn Soylev ve Demeçleri — Discours et Déclarations de K. Atatürk, Vol. III, deuxième édition, Ankara 1961, p. 77).

Dans des livres qu’il rédigea soi-même pour les élèves de l’enseigne¬ment secondaire, K. Atatürk souligna que le but de la Révolution turque était d’établir un véritable régime démocratique; que le système des électi¬ons à deux degrés était une solution passagère qui devrait être, aussi tôt que possible, remplacée par des élections directes basées sur le suffrage universel. Dès 1924, les dirigeants des villages et des petites communes furent élus au suffrage universel direct. Au sein du groupe parlementaire du Parti Républicain du Peuple, différents courants politiques et des critiques — inimaginables sous un ré¬gime totalitaire — furent tolérés. Signe plus significatif: tandis que les régimes totalitaires détruisent l’indépendance du pouvoir judiciaire dès qu’ils s’établissent au pouvoir, le ré¬gime kémaliste renforça systématiquement les guaranties des juges et l’in¬dépendance dont bénéficiaient les tribunaux. C’est sous le régime kémalis¬te que le Conseil d’Etat devint, pour la première fois, un véritable tribunal administratif suprême, tout-à-fait indépendant, ayant le droit d’annuler les décisions gouvernementales ou administratives entachées de vices juridiques. Le parti unique a été une “école déformation démocratique”, mais il n’a jamais été considéré comme le détenteur de la “vérité finale”, de la seule vérité scient fique ou comme le siège du pouvoir réel. Jamais le Secrétai¬re-Général du parti (ou un chef de police secrète) n’a exercé des pouvoirs qui, dans un Etat de Droit, appartiennent aux organes responsables de l’Etat.

Le proche collaborateur de Kemal Atatürk, son successeur à la prési¬dence de la République et l’artisan de la transition à un régime démocra¬tique multipartite, a écrit les lignes suivantes au sujet de la foi démocrati¬que de Kemal Atatürk: “Atatürk a cru à la supériorité du régime démocratique avant nous tous et il l’a appliqué… Dans des conditions incroyablement difficiles, et dès le pre¬mier jour, Atatürk a dirigé les opérations militaires et le gouvernement, en rendant compte à une Assemblée Nationale. En prenant le pouvoir, sa pre¬mière pensée a été de créer une Assemblée Nationale, un Parlement… Il a toujours été profondément convaincu que la souveraineté nationale et la République nécessitent l’existence des partis politiques, au pouvoir et dans l’opposition… Le régime démocratique a été le but de Kemal Atatürk. Jusqu’à la fin de sa vie, il a lutté pour le réaliser, il a vaincu un grand nombre d’obstacles et -comme dans d’autres domaines- il a dû laisser aux générations futures le soin de compléter son oeuvre “.(Allocution radiodiffusée, le 10 novembre 1962; voir Hamza Eroglu, Atatürkçùlùk, Ankara 1981, p. 271).

 

En bref, Atatürk a déblayé le chemin menant à la démocratie; il a réussi à établir les fondements et les institutions nécessaires pour le fonctionnement d’un régime démocratique:

—  en abolissant la monarchie

—  en mettant fin à l’Etat théocratique

— en proclamant la “souveraineté nationale” et la suprématie de la volonté nationale

—  en créant une Assemblée Nationale

—  en renforçant le pouvoir judiciaire et son indépendance

—  en démocratisant les administrations locales

—  en enracinant la tradition des élections périodiques et régulières pour le Parlement et la Présidence de la République

—  en introduisant une Constitution écrite selon laquelle le gouverne¬ ment et les ministres étaient responsables devant le parlement

—  en réalisant toute une série de réformes de base indispensables pour le bon fonctionnement d’un régime démocratique

—  en mettant fin à l’empire de la scolastique et en introduisant l’âge de la raison

—  en évitant tout dogmatisme et en proclamant sans cesse que la meilleure méthode pour trouver la vérité est la libre discussion, que les meilleurs guides sont la raison humaine, le bon sens, la science

—  en renforçant l’unité nationale, condition préalable d’une démocratie efficace

—  en inaugurant la lutte contre l’analphabétisme et en mobilisant les énergies dans le domaine de l’éducation nationale

—  en préférant, autant que possible, la méthode de persuasion à la coertion et à la violence

—  en assurant l’émancipation de la femme turque et en réalisant l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction de race, de sexe ou de religion

—  en créant des conditions économiques, sociales et culturelles plus propices au fonctionnement de la démocratie

—  en rejetant toutes les idéologies incompatibles avec la démocratie

C’est Kemal Atatürk qui s’est adressé à son peuple de la façon suivante

“Dans la destinée de l’Etat et de la nation, la volonté nationale est prépondérante et souveraine “ ( 1919)

“Les institutions fondées sur l’esclavage des nations sont partout con¬damnées à s’écrouler. “(1924)

“La souveraineté ne peut être fondée sur la peur. Une souveraineté sou¬tenue seulement par des canons ne peut durer. “(1930)

“A notre époque, l’idéal démocratique ressemble à une mer qui s’élève sans cesse. Le XX ème siècle a été témoin au naufrage d’un grand nombre de gouvernements despotiques dans cette mer”. (Medenî Bilgiler ve M. Kemal Atatürk’ûn El Yazilan-Cours d’Instruction Civique et les Manuscrits de M. Kemal Atatürk, Ankara 1969, p. 27-30 et p. 390-399)-

 

Ni durant la vie de Kemal Atatürk, ni après sa mort, l’évolution du pays vers l’établissement d’une démocratie pluraliste multipartite n’a été aisée. Cette évolution fut interrompue, à plusieurs reprises, par des accidents de route. Mais un fait est certain: le peuple turc a compris, -dans sa très grande majorité- que, malgré toutes ses difficultés, k régime démoc¬ratique est le seul régime capable d’assurer la liberté et le bonheur des hommes; c’est le seul régime compatible avec la dignité humaine. Je suis sûr que le peuple turc interprétera correctement la pensée et l’oeuvre de Kemal Atatürk, de façon à relever avec succès le triple défi mentionné plus haut: continuer à assurer le développement du pays sans avoir recours à des méthodes totalitaires; réussir à compléter les lacunes du régime démocratique et à le faire fonctionner de façon stable et efficace; réaliser la justice et la sécurité sociales par des voies démocratiques.

Atatürk a voulu le progrès, la paix, la liberté et la prospérité pour sa nation et pour l’humanité entière.

Il a préconisé un monde harmonieux, libéré des haines, des rancu¬nes, de la famine et de toute discrimination basée sur la race, la couleur, le sexe ou la religion.Le meilleur monument que l’on puisse ériger à la mémoire de Kemal Atatürk c’est de travailler pour réaliser le noble idéal de ce très grand homme, qui continuera à être une source d’inspiration pour la nation turque et pour l’humanité.

* “Mustafa Kemal, the Gazi of the Turkish War of Liberation and the architect of the Turkish Révolution, is one of those great men who changea the destiny of their peoples and left an abi-ding impression on the process of freedom from colonial rule. Not only did the great statesman of Tur-key, the messiah of the Turks, kindle hope in his war-weary and prostrate coutrymen, but the message of his mission spread far and wide beyond the limits of Turkey and provided inspiration to ail those who were groaning under colonial captivity. He was the harbinger of a new awakening, the herald of freedom in Asia: under his leadership the libération movement of Turkey sounded the death-knell of colonialism in Asia”. (Mohammad Sadiq, The Turkish Révolution and the Indian Freedom Movement, Macmillan tndia Ltd, New Delhi, 1983, page 73).

* Bilâl N. Şimşir, op. cit., Vol. III, pages 168-169; vo’r dans le même livre, Vol. III, p. 141-145 le document officiel britannique (muméro 64): “Notes of a Conversation between Mr. Lloyd George and Mr. Briand, on February 21, 1921, at 9. 15 a.m. “et le document 67 intitu¬lé:” British Secretary’s Notes of an AUied Conférence held at St. james’s Palace, London, on February 21, 1921, atp.m.”, pages 152-172.

* Voir à ce sujet Rauf Denktas., The Cyprus Triangle, London, 1982; Necati M. Er-tekun, The Cyprus Dispute, Lefkoija 1984; P. Oberling, The Road to Bellapais, N. York 1982; Turhan Feyzioglu, Chypre, Mythes, et Réalités, Institut de Politique Etrangère, 2 ème éd.. Ankara, 1984.

* Voir ci-haut, page 14. — Voir également Emel Dogramaci, Tùrkiye’de Kadin Hakları — Les Droits des Femmes en Turquie, Ankara, 1982; A. Afetinan, Atatürk ve Tùrk Kadin Haklanmn Kazamlmasi — Atatürk et l’Emancipation des Femmes Turques, Istanbul 1968; Nuçin Ayiter, Atatürk ve Kadin Hakları, — Atatürk et Droits des Femmes, Tùrk Dili, Mai 1981, No: 385; Turhan Feyzioglu, Atatürk ve Kadin Hakları, Atatürk et les Droits des Femmes, (Revue du Centre de Recherche-Atatürk Arastirma Merkezi Dergisi, Vol. II, No: 6, p. 585-603).

 

Sources: Dr. TURHAN FEYZİOGLU: Professeur, Membre du Centre de Recherche Atatürk

http://www.atam.gov.tr/dergi/sayi-08/mustafa-kemal-ataturk-oeuvre-et-influence

About the author

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *