Influence de Kemal Ataturk dans le Péninsule Indienne

II – INFLUENCE DE KEMAL ATATÜRK SUR LA PÉNINSULE INDIENNE (INDE, PAKISTAN, BANGLADESH)

 Certes, la Lutte Nationale Turque n’était pas anti-coloniale au même sens que le “Mouvement de Liberté Indienne” des années qui ont suivi la Première Guerre Mondiale; mais elle était néanmoins une lutte d’indépendance nationale contre l’impérialisme. Bien que la Turquie n’a jamais perdu son indépendance et n’a jamais été colonisée, elle se trouvait exposée, en 1918-1919, au danger d’une occupation coloniale. Elle avait été exploitée depuis longtemps par les pays occidentaux. La Lutte Nationale organisée par Mustafa Kemal à partir de 1919 est une véritable Guerre d’Indépendance qui a suscité une vive émotion dans le sous continent indien. Elle a été suivie avec un profond intérêt et une grande sympathie.

Tous les leaders musulmans ou hindous de la péninsule indienne ont soutenu avec foi et enthousiasme la lutte nationale turque. Voici le point de vue d’un éminent professeur indien au sujet de l’influence de Kemal Atatürk sur l’Inde et l’Asie en général: Mustafa Kemal, le Gazi de la Guerre d’Indépendance Turque et l’architecte de la Révolution Turque, est un de ces grands hommes qui ont chan¬gé le deUin de leurs peuples et ont eu une influence durable sur le processus de libération des peuples soumis au joug colonial. Le grand homme d’Etat turc, le messie des Turcs, ne s’est pas contenté de rallumer la flamme de l’espoir parmi son peuple fatigué et épuisé par la guerre; mais son message se propagea de tous côtés au delà des frontières de la Turquie et inspira tous ceux qui gémissaient sous une captivité coloniale. Il était le précurseur d’un nouveau réveil, le héraut de la liberté en Asie: sous sa direction, le mouvement de libération de la Turquie sonna le glas du colonialisme en Asie”.

Un autre professeur indien, M.S.A. Haqqui, dans une étude intitulée “The Atatürk Révolution and India” et publiée à l’occasion du centenaire de Kemal Atatürk (international Symposium on Atatürk, 17-22 May 1981), cite d’innombrables documents qui reflètent les témoignages des futurs fondateurs et dirigeants de l’Inde et du Pakistan.

Pandit Nehru, dans son livre “The Discovery of India” publié avant l’indépendance de l’Inde, rappelle que le combat livré et la victoire obtenue par Mustafa Kemal dans des conditions incroyablement difficiles fu¬rent une source d’enthousiasme, en Inde. Nehru souligne que “Mustafa Kemal était populaire non seulement parmi les musulmans, mais également parmi les Hindus”. (Calcutta, 1945, p. 418).

“La liberté et l’indépendance étaient les buts primordiaux de tous les leaders du sous-continent” et, “l’émouvant appel de Kemal Pacha à ses concitoyens” consti¬tuait la meilleure source d’inspiration pour les autres pays. (Discours de Nehru à Bombay, le 31 Mai 1938; voir S. Gopal, Selected Works of Java-harlal Nehru, Vol. 8, page 640).

Le Congrès National Indien jugea que la victoire de Mustafa Kemal avait facilité la libération de l’Asie. Le Président C.R. Dass déclara, à la 37 ème Session du Congrès National Indien (26-31 Décembre 1922): “Nous sommes à la veille de grands changements… La victoire de Kemal Pacha a brisé les chaînes de l’Asie et celle-ci est aujourd’hui debout et pleine de vie”. (A.M. £aidi et S.G. £aidi, éditeurs, The Encyclopedia of the îndian National Congress, New Delhi, 1980, Vol. 8, page 118, cité par M. Sadiq, op. cit., page 114).

Selon Abul Kalam Azad: le Traité de Lausanne, qui couronna la victoire des armées kémalistes, signifiait pour les leaders de l’Inde colonisée la naissance d’une nouvelle grandeur nationale (celle de la Turquie) et la confirmation de toutes les victoires essentielles pour la vie et l’honneur de la nation. Ce Traité symbolisait une victoire politique plutôt qu’une victoire militaire. Par-dessus tout, elle signifiait un triomphe intellectuel et moral sans lequel les victoires militaires et politiques ne signifient rien. La victoire de la Turquie ne reflétait pas seulement la victoire des objectifs de l’Inde mais aussi la victoire de l’Orient entier. Et l’Inde félicita Mustafa Kemal, “la plus grande personnalité de notre âge”. (Discours d’Abul Kalam Azad, Session Spéciale du Congrès National Indien, 15 Décembre 1923).

Selon le professeur Mohammad Sadiq: la victoire finale de la Turquie en août 1922 contre l’envahisseur grec soutenu par les Britanniques et autres Alliés, constituait la victoire d’une idée vivante contre une chimère morte: les Turcs essayaient d’ouvrir une nouvelle ère, de créer un Etat-nation moderne tout-à-fait indépendant, mais sans ambition impérialiste; tandis que les Grecs étaient à la recherche d’un Empire byzantin mort depuis très longtemps, d’un pan-hellénisme ne correspondant plus à la réalité du si¬ècle (op. cit,, page 101).Les yeux se tournèrent vers la Turquie parce que “ce pays était le pre¬mier pays situé sur le continent asiatique qui avait arraché une indépendance réelle à l’impérialisme occidental”. (M. Sadiq, op. cit,, page 125). Kemal Atatürk a été une source d’inspiration, non seulement pour les luttes de libération des nations colonisées, mais également pour les réformes radicales qui étaient indispensables afin de briser le cercle vicieux des institutions périmées.

Au sujet des ces réformes, l’homme d’Etat indien Javaharlal Nehru disait dans un discours prononcé le 18 avril 1928: “…Nous oublions parfois que nos civilisations anciennes, qui étaient certainement de grandes civilisations, répondaient aux besoins d’époques dif férentes et s’étaient développées dans des conditions différentes. Plusieurs de nos traditions, de nos habitudes et coutumes, nos lois sociales, notre système de castes, la position des femmes dans notre société et certains dogmes que la religion nous a imposés étaient convenables dans ces jours éloignés, mais sont tout à fait incompatibles avec les conditions modernes… Les idées des hommes peuvent rester en retard, mais il n’est point possible d’arrêter le cours du temps et l’évolution de la vie… Quand dans un pays les idées coïncident avec les réalités, ce pays heureux progresse en faisant un grand bond en avant. Nous avons devant nous l’exemple de la Turquie, vaincue, arrié¬rée, désorganisée et enchaînée par des dogmes, mais qui a su se transformer soudainement, presque en une nuit, devenant ainsi un grand pays qui avance rapidement sous la conduite inspiratrice de Mustafa Kemal Pacha.” (18 avril 1928, cité par S. Gopal, éd., op. cit., vol. 3, page 221.) La Révolution kémaliste a certainement encouragé les efforts de modernisation des pays du Tiers-Monde et leurs luttes contre les forces réactionnaires.

C’est ce que souligne J.M. Sen Gupta, dans son discours inaugural, à la quarante-troisième session du Congrès National Indien (29 Décembre 1928-1 Janvier 1929): “Les nations qui gémissaient jusqu’à hier des restrictions suffocantes… ont fait un effort suprême pour corriger leurs défauts quand ils ont découvert que ceux-ci empêchaient leurs progrès dans la voie de la liberté. …Kemal Pacha ouvra les portes du harem et sépara l’institution religieuse de l’Etat quand il a vu que ces institutions constituaient un handicap dans la lutte nationale contre la. domination étrangère… Même le Cali¬fat a été aboli quand il constitua un obstacle pour l’indépendance… Pour la Turquie, la liberté constituait une question de vie ou de mort… Il ne s’agissait pas simplement d’une question de gains ou de pertes économiques; il s’agissait d’une renaissance et d’une vie nouvelle. Pour atteindre ce but, aucun sacrifice n’était de trop, y compris les traditions ou formalités théologiques… Les pays qui, comme la Turquie, ont choisi cette voie du re¬nouveau attachaient leurs espoirs à leur avenir plutôt qu’à leur passé…”, faidi and ^aidi, Encyclopedia of îndian National Congress, Vol. 9, p. 439-67; cité par M. Sadiq, op. cit.) Il n’y a aucun doute que la Révolution turque inspira non seulement les différentes sections de l’intelligentsia indienne, mais excita également les masses, en dépit de la grande diversité de leur vues sociales, politiques, culturelles et religieuses. Les intellectuels indiens qui étaient sous l’influence des réformes de Mustafa Kemal pensaient qu’une nation ne pou¬vait se contenter de prêter l’oreille à sa gloire passée, mais devait surtout se concentrer à la construction d’un grand futur. Même après la déposition du Calife Vahdeddin à cause de sa coopération avec les forces d’oc¬cupation, les musulmans du sous-continent indien continuèrent à soutenir la Grande Assemblée Nationale Turque et son Président. La fameuse “All-India Khilafat Conférence” adopta une résolution conférant à Mustafa Kemal le titre de “l’Epée de l’Islam” et proclamant que ses victoires avaient sauvé non seulement l’honneur de l’Islam mais également l’honneur du continent asiatique tout entier. (M. Sadiq, op. cit., p. 11, 112-127).

Certes, l’abolition du Califat a créé un certain malaise et quelques réactions vives parmi les Musulmans du sous-continent indien. Mais au bout de quelques années, les jeunes générations musulmanes ainsi que les réformateurs hindous ont mieux compris le but et la valeur des réformes kémalistes. Surtout les intellectuels et les hommes d’Etat qui avaient saisi la nécessité absolue de briser les chaînes dogmatiques et de délivrer leurs peuples du carcan des institutions périmées ne répondant plus aux exigences du siècle, n’ont pas hésité à applaudir avec ferveur les réformes kémalistes visant à la sécularisation de l’Etat, du Droit et de l’Education Nationale.

Le poète-philosophe Mohammed îqbal a jugé que l’abolition du Califat par la Grande Assemblée Nationale Turque n’était nullement un désastre, mais un exemple dynamique d’une interprétation créative des lois islamiques, exemple que les Turcs donnaient au reste du monde. Le moderniste musulman ïqbal considérait qu’une république fondée sur des principes démocratiques répondait parfaitement à l’esprit de l’Islam. Il pensait que les Turcs devraient être applaudis pour “avoir tiré leur inspirati¬on des réalités de l’expérience vécue au lieu des raisonnements scolastiques des ju¬ristes qui avaient vécu et réfléchi dans des conditions entièrement différentes”.

Selon le poète-philosophe îqbal:  “la vérité est que, parmi les nations musulmanes d’aujourd’hui, seule la Turquie a réussi à se réveiller de son sommeil dogmatiqne et à arriver à la connaissance de soi-même. Seule la Turquie a su revendiquer son droit à la liberté intellectuelle; seule la Turquie a su passer de l’idéal au réel-une transition qui impose une force vive, sur les plans intellectuel et moral… Tandis que la plupart des pays musulmans ne font que répéter mécaniquement les valeurs anciennes, le Turc est en train de créer de nouvelles va¬leurs. Le Turc a passé à travers de grandes expériences qui lui ont révélé sa propre et profonde identité… “. (Mohammad Iqbal, The Reconstructi¬on of Religious Thought in Islam, Delhi 1974, p. 153-160; cité éga¬lement par M. Sadiq, op. cit.,/?. 123-124).

Mohammed Ali Cinnah, à cette époque président de la Ligue Musulmane et plus tard le président-fondateur du Pakistan a déclaré le 11 novembre 1938, le lendemain de la mort de Kemal Atatürk, que le leader de la libération turque était “un exemple pour le reste du monde”. Selon Mohammed Ali Cinnah, avec le décès de Kemal Atatürk, “non seulement les musulmans, mais le monde entier a perdu un des plus grands hommes qui aient ja¬mais vécu…” (The Hindu, Madras, 11 novembre 1938, cité par S.A. Haq-qui, op. cit., p. 23)

Le Professeur indien S.A.H. Haqqi décrit de la façon suivante l’atmosphère de deuil et de grande douleur qui enveloppât tout le pays quand l’Inde apprit la triste nouvelle de la mort de Kemal Atatürk:  Toute l’Inde fut frappée de stupeur en apprenant la triste nouvelle du dé¬cès de Kemal Atatürk, le 10 novembre 1938. Si les gens lettrées ressenti¬rent profondément la perte du grand combattant de la liberté et d’un grand homme d’Etat qui avait été une source d’inspiration pour beaucoup de na¬tionalistes dans leur lutte difficile contre la domination coloniale; les mas¬ses, aussi, furent profondément choquées et attristées par la disparition d’un héros qui avait su lutter contre les grandes puissances et avait triomphé. Une vague de tristesse, une atmosphère de deuil enveloppât tout le pays; dans l’Inde entière beaucoup de boutiques et lieux de travail fermèrent leurs portes en signe de deuil. Dans tout le pays il y eut des arrêts spontanés de travail… Partout s’élevèrent des prières funèbres”, (op. cit., p. 22).

Un des témoignages les plus émouvants vint de Chandra Bose, à cette époque Président du Congrès National Indien (Indian National Congress): “…Grand en tant que général, grand en tant que diplomate et en tant que réformateur social, grand en tant qu’homme d’Etat, grand en tant que combattant et en tant que constructeur, Kemal Atatürk est sans doute un des plus grands hommes du siècle. C’est lui qui a eu l’honneur de sauver son pays de la mâchoire des puissances étrangères et de créer une Turquie rajeunie des cendres de l’ancien Empire Ottoman… C’est notre devoir sacré de rendre nos hommages respectueux à ce grand serviteur de la liberté et de l’humanité”. (The Times of India, Bombay, 11 novembre 1938).

Un autre indien éminent, Sir Ramaswami Aiyar, rappelant que “Mustafa Kemal Atatürk avait du commencer son combat à partir de rien”, dit: “Mustafa Kemal a remodelé son pays sur les plans politique, social et religieux, en préservant l’ancienne et inconquérable identité turque, mais en l’adaptant aux nécessités des conditions modernes… Si l’on considère les handicaps de Kemal Atatürk en même temps que la somme de ses succès, très peu de gens peuvent nier qu’il est le plus grand homme dans l’Europe d’après guerre”. (The Times of India, Bombay, 11 novembre 1938).

M. Bhulabai Desai a souligné que Mustafa Kemal —qu’on a parfois qualifié de dictateur— “était un vrai défenseur de la liberté” et qu’en vérité il avait lutté pour libérer son peuple de l’esclavage des tyrants et du fanatisme religieux, afin de lui assurer la liberté d’esprit et de conscience. (S. A. Haqqui, op. cit., p. 23)

M. Bilâl N. SJmsir, dans son article “Le Lycée Atatürk au Bengale Oriental” (Belleten, Volume XLIII, muméro 170, “Dogu Bengal’de Atatürk Lisesi), nous fournit des documents touchants concernant les réunions publiques, les processions, les prières organisées dans des centaines de localités du Bengale (aujourd’hui Bangladesh). Dans d’innombrables résolutions, mes¬sages et déclarations émanant de conseils municipaux, d’associations di¬verses, de dirigeants locaux de la Ligue Islamique, des organisations féminines, des élèves et des étudiants de différentes écoles, la population du Bengale exprima son respect et son attachement à Kemal Atatürk, considéré comme “grand patriote et réformateur, sauveur de son peuple, source d’espoir et de fierté de l’Islam, défenseur de l’Asie, le plus grand homme de son époque, etc.. “.

Dans le district de Daganbhuiya (province de Noakhali), la population décida de donner le nom d’Atatürk à un nouveau lycée. Le Directeur de l’école Mizanur Rahman envoya un message au Consulat de Turquie le 7 janvier 1939, le lendemain de l’inauguration de l’école, dans lequel il déclarait:

“Nous avons décidé d’appeler notre école “Lycée Atatürk” (Atatürk High School) pour montrer notre reconnaissance à Kemal Atatürk, gui a rendu des services inestimables non seulement à la Turquie, mais au monde islamique entier”. (Bilâl JV. Şimsir, op. cit., p. 421). Ce Lycée d’Atatürk existe toujours à Bangladesh.

 La Conférence des Femmes de Toute l’Inde (The All-India Women’s Conférence) a publié le 13 novembre 1938 un communiqué dans lequel elle proclame: Voici un dernier témoignage qui prouve que l’influence de Kemal Atatürk n’était pas limitée aux classes politiques:

“Mustafa Kemal a été l’un des plus grands champions des droits des femmes que le monde ait jamais vu. Mustafa Kemal Atatürk a été non seule¬ment un émancipateur des femmes, mais en même temps une des plus grandes figures de toute l’histoire”. (The Hindu, Madras, 13 novembre 1938). Pour montrer que la reconnaissance des femmes envers Kemal Atatürk ne se limitait pas à l’Asie, mais s’étendait à l’Afrique, citons la présidente de l’Union des Femmes Tunisiennes, Radhia Haddad, qui déclare, 22 ans après le décès du grand leader:

“Atatürk vivra éternellement, non seulement dans les cœurs des femmes turques, mais également dans les cœurs de toutes les femmes luttant pour la liberté et le développement”. (Cahier du Mausolée d’Atatürk, le 28 août i960).

Ces exemples suffisent à montrer que l’influence de Kemal Atatürk a largement débordé les frontières de son pays.

 

Sources: Dr. TURHAN FEYZİOGLU: Professeur, Membre du Centre de Recherche Atatürk

http://www.atam.gov.tr/dergi/sayi-08/mustafa-kemal-ataturk-oeuvre-et-influence

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